Contradictions dans les institutionnalisations des rapports sociaux de sexe



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Le concept chrétien selon lequel l’individu est déchiré tragiquement entre deux pôles – le bien et le mal, la chair et l’esprit, l’instinct et la raison – est très différent du concept musulman …/… En conséquence, dans l’ordre musulman, l’individu n’est pas tenu de supprimer ses instincts ou de les contrôler pour le principe, il lui est demandé seulement de les utiliser conformément aux exigences de la loi religieuse ».

Publié au milieu des années 70 (en France, au milieu des années 80), ce livre reste irremplaçable pour aborder certains sujets. Fatima Mernissi revient sur les situations pré-islamiques et souligne des déplacements/reformulations de contradictions dans la société marocaine. Sa lecture de la place des femmes, de la sexualité, des relations familiales, du couple, de la ségrégation et de la religion, souvent pleine d’humour, permet de comprendre les impacts de conditions socio-historiques anciennes (réelles, fantasmées ou imaginaires), le littéralisme ou les (ré)interprétations au fil des changements structurels, les bouleversements sociaux et économiques et les résistances sociales ancrées dans des intérêts asymétriques (rapports sociaux de domination).

L’auteure parle, entre autres, de désir sexuel, de règles sexuelles, « La société musulmane se caractérise par une contradiction entre ce que l’on peut appeler « une théorie explicite » et « une théorie implicite » de la sexualité, et donc par une double théorie de la dynamique des sexes », des différences avec les conceptions du monde chrétien, de coopération pour se donner mutuellement du plaisir, « Admettre que la sexualité de la femme est active constitue un aveu bouleversant pour l’ordre social, avec des implications d’une portée considérable pour l’ensemble de sa structure », de lien entre ordre social et « vertu de la femme » (et par conséquent de « la satisfaction de ses besoins sexuels »), de la peur de la sexualité des femmes, de la ségrégation sexuelle et de ses conséquences…

Fatima Mernissi analyse l’histoire de l’organisation du contrôle de la sexualité des femmes, la polygamie, la répudiation, l’« autodétermination » des femmes avant (un chapitre est consacré à la sexualité et aux unions durant la période pré-Islamique, avec des analyses sur le mariage, les pratiques ou les règles de filiation, les résistances des femmes…) et au temps du Prophète, les formules coutumières, « La peur de l’auto-détermination des femmes est au centre de l’organisation de la famille dans l’ordre musulman », la vie et des expériences du Prophète, les choix religieux et politiques (dont la Umma, la « guerre sainte », l’homme comme « gendarme de l’ordre musulman »), les changements dans l’institution de l’adoption, la satisfaction sexuelle des deux partenaires, la socialisation de la sexualité au sein de l’institution du mariage et la Zina, la disponibilité sexuelle permanente des épouses, la peur de l’idée d’une sexualité frustrée et donc non-controlée des femmes, la garantie de paternité (Idda)… « La nouvelle structure familiale, qui a constitué une révolution dans les mœurs de l’Arabie pré-islamique, avait pour objectif d’instaurer la suprématie masculine et de protéger les intérêts du patriarcat ».

La seconde partie du livre est consacrée aux réalités contemporaine au Maroc. Fatima Mernissi aborde les utilisations de l’espace, la déségrégation sexuelle, le rôle prééminent de la « belle-mère », le champ domestique considéré comme apolitique, « Il est tout à fait inconcevable qu’un être humain qui ne parvient pas à aimer le rapport démocratique dans le champ considéré a-politique, comme le champ domestique (où l’on accomplit les gestes essentiels de la vie, où l’on mange, où l’on dort et où on fait l’amour) puisse le rechercher dans les hauts lieux de la démocratie, comme la cellule d’un parti ou le parlement », les normes et leurs transgressions par une majorité d’individu-e-s, les fossés séparant les croyances et les pratiques, le voile et l’invisibilité des femmes dans la rue, la sexualité et son « absence » dans les régions rurales, les mariages arrangés et avant la puberté, l’« amour hétérosexuel contrarié » et la « protestation d’amour », le droit de violences, « le droit de battre sa femme reste, en fait, un privilège pratiquement incontesté du mari », l’impossible intimité, l’instabilité structurale inhérente à la famille et la non remise en cause du « caprice » masculin, la place de la belle-mère, les espaces sociaux, la « tentative névrotique d’ossifier les superstructures, de sauvegarder les modèles et les conceptions traditionnels qui régissent les rapports au sein de cette famille »…

L’auteure insiste sur la distinction entre l’Umma (sphère publique, communauté) et l’univers domestique. Dois-je rappeler ici le rôle de cette séparation dans la construction de la démocratie exclusive en Europe (voir, entre autres, les travaux de Geneviève Fraisse).

Fatima Mernissi souligne comment la ségrégation sexuelle participe à l’intensification (qu’elle est censée éliminer) de la sexualisation des relations humaines. Elle parle de l’inhibition de l’épanouissement émotionnel, de la déségrégation des femmes (« personne ne saurait prétendre à une zone privée dans un espace public ») dans la rue ou au bureau, du système de l’« honneur » et de la réputation des hommes et des femmes lié « à leur appareil génital », des ambiguïtés inquiétantes sur les droits des êtres humains dans le Code marocain, de l’éducation et du travail des femmes, des fonctions de répression sexuelle en période de crise économique, des dynamiques et des contradictions dans les relations homme-femme…

Au delà de certaines formulations, des axes d’analyses ou des points me semblent (re)discutables. Il serait nécessaire d’actualiser les données pour « mesurer » les changements à l’oeuvre. Quoiqu’il en soit un livre qui fût et reste important pour la compréhension des conditions matérielles (y compris leurs dimensions idéelles) des systèmes de domination, des mécanismes de variations/restructurations des rapports sociaux de sexe.

En complément possible :

Nouvelles questions féministes : Féminismes dans les pays arabes, preserver-les-acquis-et-developper-les-droits-des-femmes/

Sous la direction de Gaëlle Gillot et Andrea Martinez : Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes, autonomie-et-investissement-de-lespace-public/

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb (Coordination : Amel Mahfoudh et Christine Delphy), faire-emerger-lindividu-femme-en-tant-que-citoyenne-a-part-entiere/

Sonia Dayan-Herzbrun : Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe, pour-un-veritable-universalisme-prenant-en-compte-la-totalite-des-rapports-de-domination-condition-sine-qua-non-dun-internationalisme-authentique/

Introduction : Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe (Sonia Dayan-Herzbrun), introduction-feminisme-politique-et-nationalisme-dans-le-monde-arabe-sonia-dayan-herzbrun/

Mouqawamet – Thidh yekkèthen ouzèl : Qui sommes-nous ?, mouqawamet-thidh-yekkethen-ouzel-qui-sommes-nous/

Zahra Ali : Féminismes islamiques, le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Brochure de la Commission nationale des femmes travailleuses de l’UGTA : Un jour le silence a éclaté ! En lutte contre le harcèlement sexueldes-cris-venus-du-plus-profond-de-nos-entrailles-de-femmes-travailleuses/

ATFD : Contre les violences faites aux femmes et pour la pluralité de leur expression Nous femmes tunisiennes, restons debout !, contre-les-violences-faites-aux-femmes-et-pour-la-pluralite-de-leur-expression-nous-femmes-tunisiennes-restons-debout/

Un article d’une féministe tunisienne, Neila Jrad : un-article-dune-feministe-tunisienne-neila-jrad/

Une interview de Nadia Chaabane, tunisienne, militante féministe : une-interview-de-nadia-chaabane-tunisienne-militante-feministe/

Revendications de femmes tunisiennes : revendications-de-femmes-tunisiennes/

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Fatima Mernissi : sexe, idéologie, islam

Traduit de l’américain par Diane Brower et Anne-marie Pelletier

Editions Tierce, Paris 1983, 202 pages, x euros

Didier Epsztajn

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