Pour un véritable universalisme prenant en compte la totalité des rapports de domination, condition sine qua non d’un internationalisme authentique

2747593916fLoin du rejet des complexités et des aspects contradictoires des réalités, Sonia Dayan-Herzbrun propose, dans ce recueil, quelques études sur le thème « Femmes et politique au Moyen-Orient ».

Dans son introduction, « Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe », publiée avec son aimable autorisation, introduction-feminisme-politique-et-nationalisme-dans-le-monde-arabe-sonia-dayan-herzbrun/, l’auteure souligne l’importance du féminisme pour la compréhension des réalités sociales, « Le féminisme, mouvement social et poli­tique, a introduit un paradigme nouveau dans les sciences de la société »… Elle parle, entre autres, de la visibilité de la place des femmes, des multiples formes de domination et de résistance, « les rapports de domination sont faits de tensions, de lutte, de résistance et de compromis », d’historicisation, de complexité… L’auteure critique les perceptions de sujet « comme un tout anhistorique » et y oppose « l’analyse de situations sociales précises ».

Sonia Dayan-Herzbrun analyse particulièrement la naissance de mouvements « nationaux » en Egypte et en Palestine, la présence de minorités religieuses, la participation « précoce » des femmes aux luttes…

Je souligne les paragraphes sur les luttes de libération nationale, les mouvements féminins s’auto-désignant comme féministes, la place du droit de vote, la participation aux luttes politiques, l’aveuglement aux souffrances des autres, les atteintes aux droits des femmes et leur lien avec les atteintes contre la démocratie.

Je partage son opinion sur l’occultation des « divisions, des luttes et des ruptures, que ces divisions passent entre les classes ou les sexes » dans l’affirmation nationale énoncée comme une revendication, sur les rapports entre passé immémorial fantasmé et modernité, « On constate, une fois de plus, que ce n’est pas seulement par leur invisibilisation, mais aussi et parallèlement par leur glorification mythique que les fem­mes se trouvent instrumentalisées ».

J’ai notamment été intéressé par les analyses de la première Intifada (1987-1991), « l’irruption et la tentative de prise du pouvoir politique par les groupes dominés de la société de la Palestine Occupée : les jeunes et les femmes », puis une mise à l’écart devant « donc être interprétée comme le signe de la réacti­vation des vieux liens claniques et patriarcaux », la place des lieux de socialisation masculine non ouverts aux femmes (comme les cafés), les violences spécifiques subies par les femmes…

Des questionnements aussi, sur des silences assourdissants, comme par exemple : « Comment partager la lutte des hommes, comment refuser le regard de mépris jeté par la plupart des occidentaux sur les sociétés arabes ou musulmanes, et ne pas occulter les problèmes les plus difficilement avoua­bles — la polygamie, bien sûr, mais aussi les diverses formes de violences familiales : les coups, les assassinats, l’inceste, etc. ? »

Sonia Dayan-Herzbrun termine son introduction en précisant l’objectif de son ouvrage : « L’analyse des rapports de genre doit donc toujours être liée à celle de l’ensemble des rapports de domination, et à celle des proces­sus de démocratisation ouvrant le passage d’une démocratie formelle à une articulation de la liberté et de l’égalité dans les rapports qu’entretiennent les sociétés entre elles, les groupes plus restreints, mais aussi les êtres humains ».

Je n’aborde que certains points, subjectivement choisis.

L’auteure traite des liens entre nationalisme et féminisme à travers l’exemple de Huda Sharawi, féministe égyptienne. Elle aborde les questions du harem, du voile, du statut inférieur des femmes, la réclusion des « grandes dames » et leur intense activité économique, la polygamie ostentatoire, le tabou de la sexualité, le dévoilement ostentatoire choisi, les femmes pacifistes réclamant le droit de vote, le nationalisme égyptien, les usages matrimoniaux faisant « fi des désirs individuels », le Comité central des femmes du Wafd, le lancement d’une revue explicitement féministe, « l’ambivalence non encore résolue des luttes nationales qui nourrissent le combat des femmes pour leur émancipation et en même temps l’étouffent »…

Sonia Dayan-Herzbrun revient sur la construction de la laïcité en France « contre le pouvoir politique mais surtout éducatif de l’Eglise catholique », des débats de femmes musulmanes en congrès (2002) « synthèse étonnante entre féminisme, libéralisme et islam » et en particulier sur quatre points principaux d’une résolution : « le droit, mais non l’obligation, de porter le « hijab », le droit à la contraception et à l’avortement, la discrimination au travail, et la violence domestique », des rapports entre Etat et pratiques et institutions religieuses, des projets dans « lequel l’islam prime sur l’Etat démocratique et multi-confessionnel », des différences entre la première et la seconde Intifada, de l’islamisme, de la nécessité à aborder politiquement les partis et mouvements se réclamant de l’islam, de groupes islamistes qui « sous le prétexte fallacieux de rigorisme musulman, s’efforcent ainsi de dénier aux femmes toute autonomie et peut-être toute véritable humanité », de l’instrumentalisation de l’affirmation identitaire nationale et religieuse, de la subordination des femmes, d’engagement religieux de type nouveau…

L’auteure rappelle que « les droits obtenus par les femmes dans les pays du Nord ont été l’aboutissement, encore inachevé d’un véritable mouvement social et d’un long processus démocratique ». Elle souligne l’incompatibilité entre l’islam politique qui se réclame du califat mythique et l’établissement d’une véritable souveraineté du peuple.

L’analyse des « Femmes dans l’Intifada (1987-1989) » me semble remarquable, loin des imageries habituelles et loin de la réduction des femmes palestiniennes au « palestiniens » y compris dans les groupes prônant l’émancipation… L’auteure parle de « projet moderne » de l’OLP, de fin de l’exclusion des femmes de la sphère politique tout en ajoutant que ce « n’est pas un projet égalitariste dans la mesure où il ne touche pas au privé », des femmes palestiniennes dans la lutte, de la première Intifada essentiellement non-violente, de « l’organisation du self-help qui était déjà un élément central de la résistance », de la visibilité croissante des femmes, de la présence de normes faisant obstacle « à une interrogation radicale des rapports hommes-femmes dans le privé et la sexualité »…

Les évolutions, (les droits des femmes sont toujours réversibles), sont accentuées par la répression et la violence, le primat du corps de la nation sur le corps des individus surtout lorsqu’il s’agit de celui des femmes, l’écrasement des émancipations possibles par les « demandes » de sacrifice des femmes à l’autel de la lutte nationale… L’auteure insiste sur les contradictions toujours présentes et l’humour des palestiniennes disant que « l’ombre d’un homme est préférable à l’ombre d’un mur »…

Je signale le chapitre sur les cheveux coupés, les cheveux voilés, le traitement différentiel du sytème pileux masculin, les coutumes réelles, les codes sociaux, le voile comme « scansion du temps » (temps individuel et temps social), exclusion de l’espace public et moyen de circulation dans cet espace, instrument de contrôle social et manifestation d’autocontrôle et donc de statut social… L’auteure aborde les processus de dévoilement et de re-voilement, la coexistence « de femmes qui choisissent librement de se voiler et d’autres qui y sont contraintes », l’imposé « sans qu’il soit tenu compte du désir de chacune des femmes », le voile comme « objet de revendication et de stigmatisation », la fascination et les fantasmes sur l’orient, l’érotique (toujours masculine) de la dissimulation, les images en miroir…

Sonia Dayan-Herzbrun analyse le voile islamique en France et ses enjeux, le dévoiement de la laïcité et son utilisation contre un groupe minoritaire, sans négliger les dimensions de discriminations sexuelles, de mixité, de contestation de « la valeur universelle des pratiques de l’Occident contemporain », les paradoxes du voile comme privilège et entrave de mouvement… Nous sommes ici loin des interprétations univoques des un-e-s et des autres.

Dans le dernier chapitre, « Dire ne pas dire les sexualités », l’auteure parle de sexualités et de déni de la sexualité, de pénétration et de domination, de parole crue et de sa circulation, de jouissance des hommes, d’intime rejoignant le politique.

Je ne peux que conseiller la lecture de cet ouvrage, jamais simplificateur, posant des questions difficiles, mettant au centre des analyses la situation des femmes et leurs luttes, en prenant en compte l’imbrication des rapports sociaux et en préservant la tension vers un universalisme concret.

De l’auteure :

Note de lecture de l’ouvrage de Nilüfer Göle : Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, vers-une-europe-post-occidentale/

Sonia Dayan-Herzbrun : Femmes et politique au Moyen-Orient

Bibliothèque du féminisme – Editions L’Harmattan, Paris 2005, 160 pages, 14, 50 euros

Didier Epsztajn

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