Du coté du jazz (juillet 2017)

Mélanges de rages

Michel Fernandez, saxophoniste ténor et soprano, s’est lancé, avec un nouveau quartet, Joël Sicard au piano, François Gallix à la contrebasse, Nicolas Serret à la batterie, dans un nouveau projet, une nouvelle aventure.

Ses références essentielles se trouvent dans les années de feu de la décennie 1960-70, celles du free-jazz, de l’afrobeat, de toutes ces musiques qui se voulaient contestataires de tous les ordres établis. Il en fait une sorte de synthèse qui permet de faire fructifier cet héritage par trop oublié de nos temps post modernes. Un album, « Brazza Cry » qui vous fera tanguer, danser et même bouleverser pour retrouver la transe tout en provoquant la réflexion sur le colonialisme… Cet album, le dernier publié du vivant du producteur Gérard Terronès est un bel hommage à son travail.

Michel Fernandez quartet : Brazza Cry, Disques Futura et Marge.

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Un groupe qui perdure, c’est fragile. 30 ans après

La mode des anniversaires n’est pas prête de se terminer. Les anniversaires, c’est intéressant lorsqu’ils ne se mêlent pas de commémorations et de discours creux sur le devoir de mémoire. Comme si la mémoire avait besoin de faire ses devoirs pour exister. La question tourne plutôt autour de ce travail nécessaire, travail en continu qui vise à unir les générations. La commémoration s’oppose à ce travail en construisant des mythes inutiles.

Anniversaire donc. De « Post Image » dont le démarrage se situe, vous l’auriez deviné, en 1987, dernières années d’un Miles Davis tournant rock star tout en conservant un plaisir curieux de jouer encore et encore malgré les années, la maladie. Miles qui reste une des références des musiques d’aujourd’hui. Un père souvent non revendiquée qui occupe une place disproportionnée.

Ce n’est pas le cas ici. Passe aussi l’influence de Weather Report, de Zawinul comme de Wayne Shorter, accentuée par la présence de Alain Debiossat aux saxophones, un des fondateurs du groupe « Sixun », disparu depuis. Dany Marcombe, bassiste, fondateur du groupe et cheville ouvrière, plein de cette volonté de vivre, de crier au monde sa bêtise pour danse autour du chaudron. Cette musique se veut de notre temps, un monde « Fragile » – c’est le titre de cet album. John Greaves, deuxième invité, a toujours cette voix grave, comme celle d’un crooner qui nous murmurerait les vérités éphémères de notre commune humanité.

Freddy Buzon, trompettiste dit sa dette à Miles sans le plagier, Patricio Lameira, autre fondateur, guitariste plonge dans les guitares de John Scofield et quelques autres, Eric Perez, batteur, fait la preuve de son « drive », Frédéric Feugas aux claviers et computers apporte la touche qui manquait.

Une musique d’abord réjouissante, non exempte, lors d’écoutes successives, de mélancolie d’un temps qui s’accélère et qu’il n’est pas possible de retenir.

Des compositions qui savent aussi se souvenir du jazz pour construire un univers.

Post image : Fragile, Cristal Records/Harmonia Mundi.

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Visite dans la caverne des ombres. « Fats » Waller revu et actuel

Le nom de Thomas dit « Fats », à cause de son embonpoint, Waller reste dans toutes les mémoires du jazz à la fois comme pianiste, sans doute le plus grand du style « stride », de ce style en vogue à Harlem dés le début des années 1920 et magnifié d’abord par le maître de Fats, James P. Johnson. Comment le rendre vivant ? S’attaquer à ce monument est aussi difficile que de franchir l’Everest. Le copier est inutile. Il faut trouver d’autres voies moins connues. Hank Jones, autrefois, s’y était aussi cassé les doigts.

Mark Lewandoski, contrebassiste, a décidé d’entraîner son trio dans cette aventure périlleuse. Liam Noble est le pianiste qui se prête à hommage qui se veut au présent en compagnie du batteur – plutôt percussionniste – Paul Clarvis, soit un trio de musiciens britanniques qui cultivent les « relations particulières » que leur pays entretient avec les Etats-Unis.

Quelquefois décevant, comme la reprise de ce chef d’œuvre « Jitterburg Waltz » dont les versions de Junior Mance et de Eric Dolphy restent dans les oreilles, souvent surprenant comme l’introduction du premier morceau – après que le crieur ait annoncé Fats Waller, une façon de se servir des archives – avec quelques réussites dont « Honeysuckle Rose » repris à la manière de Thelonious Monk. Une filiation.

La chanson de fin, « Dîtes moi pourquoi », intitulé « Surprise Ending », est une composition de Jelly Roll Morton qui sonne moderne…

Mark Lewandoski trio : Waller, Whirlwind Recordings.

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Le rêve d’une époque. Travail de plaisir et de mémoire

La Bastoche, t’en souviens-tu ? Comme on dansait au son de l’accordéon au Balajo, rue de Lappe, une petite rue, à gauche, en montant la rue de la Roquette vers la Bastille et juste avant cette place. A cette époque – laquelle ? Tu as le choix – on dansait aussi au Massif Central – aujourd’hui un magasin de bricolage – à la piste de danse accueillante. Toutes les filles se faisaient belles pour ces rencontres d’un soir, d’une vie. Les mecs, un peu apaches – on les appelait de ce nom, issu des westerns sans doute, nous étions plutôt du côté des « Indiens » – tortillait des hanches plus que les nanas… On dansait aussi à Nogent, dans les guinguettes… La danse, son allégresse était une soupape nécessaire.

Cette musique conservait la part de rêve et d’espoir des grandes grèves de 1936 lorsqu’on dansait dans les usines occupées et de la Libération où on dansait encore et encore pour se persuader que le monde ne serait plus le même.

L’accordéon ? un accordéon qui avait entendu le jazz et savait se faire swinguant. Jo Privat, Gus Viseur, Louis Ferrari ont été touché par la grâce de cette musique. Django en a été un des grands propagateurs. Le pionnier de ces musiciens, Emile Carrara, en avait eu la prescience.

Le quintet Art Sonic, conduit par le clarinettiste Sylvain Rifflet et le flûtiste Joce Mienniel ont voulu renouer avec ce temps qu’ils ne peuvent pas connaître. Un travail de mémoire qui se mêle au plaisir de jouer ces valses musettes en, même temps que swing et qui cachent bien leur air populaire leur culture savante.

Un quintet qui s’est adjoint – il le fallait bien – un accordéoniste, basque pour épaissir le mystère, Didier Ithursarry. L’alliage flûte/clarinette/hautbois et cor anglais de Cédric Chatelain Baptiste Germser au cor Sophie Bernado au basson et accordéon laisse intact notre souvenir des chansons tout en dégageant cette étrange familiarité qui fait toute la différence. Une musique qui nous oblige à chanter nos souvenirs, réels ou imaginaires, des souvenirs de « Bal Perdu », titre de cet album. « Non, je ne me souviens pas du nom du bal perdu »… ce dont je me souviens c’est de cet embrassement des corps, de ces accordéonistes capables de nous faire tourner encore et encore. Cette musique populaire des faubourgs de Paris reste encore vivante. La preuve…

Art Sonic : Bal Perdu, Drugstore Malone/L’autre distribution.

Nicolas Béniès

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