Incertitude corrosive dans les relations interindividuelles

Un ouvrage à lire car il bouscule idées reçues et certitudes, à gauche, sur l’insécurité.

Autant le dire tout de suite, il n’est pas sans poser de problème.

Commençons par ces désaccords : difficile de suivre l’auteur quand il déplore le fait que des maires participent à des actions de désobéissance civile (qui ne peuvent être confondues avec des actions substitutives de mobilisation) ; on peut regretter qu’il envisage la prison et l’enfermement comme un horizon indépassable ; la charge pousse parfois à la caricature contre les positions de Loic Wacquant ; enfin le comportement de la police, les très faibles condamnations des agents coupables de « bavures » sont à peine évoquées, et il n’y a pas de liaison avec une nécessaire critique du droit et des instances juridiques.

Mais l’essentiel n’est pas là : l’auteur, magistrat à Pontoise, a le mérite de mettre les pieds dans le plat, et de belle manière. Précisons qu’il critique les dérives sécuritaires et la politique de la droite, spectaculaire, inefficace et injuste : exemple, un auteur d’outrage à l’hymne national encourt deux mois de prison contre une simple amende pour qui casse le nez d’un autre.

Évitons les faux procès : Didier Peyrat reconnaît sans peine que l’insécurité n’est pas « le seul problème, ni le plus important, de la société française ». Il n’empêche : c’est quand même un problème, qui ne se réduit pas à un simple « sentiment », présenté comme un leurre par des analystes qui font preuve d’angélisme et d’ethnocentrisme de classe. Il argumente chiffres à l’appui : la situation est loin d’être comparable au Brésil ou aux USA (si le taux d’incarcération en France était identique 500 000 personnes seraient incarcérées contre 60 000 actuellement). La politique de Sarkozy, malgré les effets d’annonce, n’a pas arrêté la progression des crimes et délits contre les personnes qui ne peuvent être résumés à des manipulations statistiques.

Cette insécurité a des effets tangibles sur la population, particulièrement sur les classes populaires, les femmes, les plus âgés ou les plus fragiles. Elle ne peut être rabattue sur l’insécurité sociale, n’est pas une simple apparence à dépasser pour accéder aux « vrais » problèmes mais un phénomène autonome, « inassimilable au reste » : « être volé, ce n’est pas comme être licencié, être frappé, ce n’est pas comme être insuffisamment rémunéré, être blessé à la suite d’une agression, ce n’est pas comme tomber malade ».

Ce que Didier Peyrat reproche à la délinquance, ou aux incivilités qui ne sont pas des délits mais pourrissent la vie, ce n’est pas de porter atteinte à l’autorité de l’État, c’est de multiplier « la méfiance, la suspicion, la crainte », d’introduire une « incertitude corrosive dans les relations interindividuelles » qui tue « l’envie de vivre avec les autres ». De ce fait « l’insécurité quotidienne décourage l’engagement politique », fait « obstacle à la transformation sociale » et à la « participation populaire ».

Enfin, il est illusoire de croire qu’une société « moins injuste, différente », serait « miraculeusement débarrassée des tensions entre le tout et les parties », d’autant que les dégâts actuels laissent craindre des problèmes qui perdurent.

Entre les politiques sécuritaires et la simple espérance d’un monde meilleur, une politique élargissant les espaces de démocratie et de sécurité génère ou améliore les conditions même d’un combat émancipateur.

L’auteur conclut sur la notion d’éducation contenue dans une sanction qui ne soit pas éliminatoire, et sur le constat qu’aucun parti ne peut être crédible à l’avenir sans attester de sa détermination à « en découdre avec cette délinquance qui inquiète une majorité de citoyens et en indigne un nombre non négligeable ».

Didier Peyrat : En manque de civilité

La Discorde, Textuel, Paris 2005, 191 pages, 18 euros

Didier Epsztajn et Sylvain Pattieu

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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