Les vertus de la répression financière

Aux Etats-Unis, dans les années 1930, afin de sortir de la crise née avec le krach de Wall Street en 1929, le gouvernement de Franklin D. Roosevelt a réduit la liberté totale dont jouissaient les milieux financiers et bancaires. Dans sa foulée et sous la pression des mobilisations populaires en Europe pendant et après la Libération, les gouvernements du Vieux continent ont imposé une limite à la liberté de manœuvre du capital. Conséquence : au cours des trente années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, le nombre de crises bancaires a été minime. C’est ce que montrent deux économistes néolibéraux nord-américains, Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, dans un livre publié en 2009 et intitulé Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière. Kenneth Rogoff a été économiste en chef du FMI et Carmen Reinhart, professeure d’université, est conseillère du FMI et de la Banque mondiale. Selon ces deux économistes qui sont tout sauf favorables à une remise en cause du capitalisme, la quantité très réduite de crises bancaires s’explique principalement « par la répression des marchés financiers intérieurs (à des degrés divers), puis par un recours massif aux contrôles des capitaux pendant bien des années après la seconde guerre mondiale » (1). Il n’est pas anodin que des auteurs qui sont par principe opposés à de fortes réglementations publiques emploient l’expression péjorative « répression financière » pour désigner une politique publique visant à limiter la liberté du capital de faire tout ce que bon lui semble dans le domaine financier et bancaire. Néanmoins, Reinhart et Rogoff sont tellement gênés par les effets des dérèglementations que, loin de rejeter sans appel la répression financière, ils expriment un avis nuancé : « Ce qui ne signifie pas nécessairement que cette répression et ces contrôles constituent à notre avis la bonne démarche face au risque de crise financière  » (2). Dans leur livre de plus de 400 pages, ils ne font aucune proposition alternative.

Effectivement, pendant les « trente glorieuses », les gouvernements de la majorité des pays les plus industrialisés ont appliqué des politiques réglementant les mouvements des capitaux sortant de leur pays ou y entrant. Ils ont également obligé les banques à adopter un comportement prudent et ont fait passer dans le secteur public une partie du secteur financier. Selon Reinhart et Rogoff, afin d’éviter le risque de faillites bancaires, les gouvernements ont imposé « aux banques un niveau élevé de réserves obligatoires, sans parler d’autres dispositifs comme le crédit dirigé ou l’obligation faite aux caisses de retraite ou aux banques commerciales de détenir un certain niveau d’emprunts d’Etat. » (3)

Pour eux, la situation s’est modifiée « depuis le début des années 1970 », étant donné que « la libéralisation des comptes de capitaux financiers et internationaux – la réduction ou la suppression des barrières à l’investissement à l’intérieur et à l’extérieur d’un pays – s’est étendue dans le monde. Les crises bancaires en ont fait autant. Après un long délai, la proportion des pays connaissant des difficultés bancaires a commencé à augmenter dans les années 1970. » (4)

En revanche, le contrôle public exercé en Inde et en Chine sur les banques les a mises à l’abri de la contagion de la crise financière qui a commencé en 2007. Reinhart et Rogoff considèrent que ce que font les autorités chinoises et indiennes aujourd’hui rappelle la situation qui prévalait pendant les trente glorieuses : « Une telle répression financière n’a rien de nouveau : elle était particulièrement répandue dans les pays avancés, comme dans les pays émergents au plus fort des contrôles de capitaux internationaux, de la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 1980. » (5)

A son époque, Adam Smith recommandait aux gouvernements de limiter drastiquement la liberté des banquiers : « l’exercice de la liberté naturelle de quelques individus, qui pourrait compromettre la sûreté générale de la société, est et doit être restreint par les lois, dans tout gouvernement possible, dans le plus libre comme dans le plus despotique. » Il poursuivait : « L’obligation imposée de bâtir des murs mitoyens pour empêcher la propagation du feu, est une violation de la liberté naturelle, précisément du même genre que les règlements que nous proposons ici pour le commerce de la banque » (6)

Au contraire, les périodes marquées par l’abandon de règlementations strictes à l’égard du capital en général et des sociétés financières en particulier se caractérisent par la multiplication des crises bancaires qui débouchent sur des crises économiques générales.

L’expérience de 2007-2008 n’a absolument pas amené les gouvernements à imposer des règles prudentielles strictes. Certains apôtres du capitalisme comme Alan Greenspan, ex-directeur de la Réserve fédérale des Etats-Unis, ne ratent pas une occasion de plaider contre la moindre mesure prudentielle. Dans une opinion publiée par le Financial Times, il compare le tremblement de terre qui a frappé le Japon en mars 2011 aux tsunamis financiers qui ont frappé le monde de la finance ces dernières années. Il n’hésite pas à affirmer que de même qu’on ne peut pas demander aux autorités japonaises de prendre toutes les mesures de précaution nécessaires à protéger les populations d’un phénomène naturel qui touche un pays une fois par siècle, on ne peut pas exiger des banquiers qu’ils mettent de côté des réserves liquides suffisantes pour faire face à des crises bancaires qui n’interviennent que deux ou trois fois tous les cent ans (7). Il s’oppose dès lors aux timides mesures prudentielles envisagées dans le cadre des accords de Bâle III  (8). Grosso modo, si les accords étaient appliqués, les banques devraient avoir à leur disposition l’équivalent de 7% de leurs engagements, ce qui reste tout à fait insuffisant. L’Institut international de la finance, qui regroupe les principales banques privées européennes concernées par la gestion de la « crise grecque », fait pression sur les autorités publiques pour assouplir les règles en discussion. Elles veulent maintenir le laisser-faire, le laisser-aller (9).

Au contraire, il s’agit de prendre des mesures pour empêcher les institutions financières, banques, assurances, fonds de pension et autres hedge funds de continuer à nuire. Il est nécessaire de traduire en justice les autorités publiques et les patrons d’entreprises responsables directs ou complices actifs des débâcles boursières et bancaires. Dans l’intérêt de l’écrasante majorité de la population, il est urgent d’exproprier les banques et de les mettre au service du bien commun en les nationalisant et en les plaçant sous le contrôle des travailleurs et des citoyens. Non seulement il faut se refuser à une quelconque indemnisation des grands actionnaires, mais il convient en outre de récupérer sur leur patrimoine global le coût de l’assainissement du système financier. Il s’agit également de répudier les créances illégitimes que les banques privées réclament aux pouvoirs publics. Il faut bien sûr adopter une série de mesures complémentaires : contrôle des mouvements de capitaux, interdiction de la spéculation, interdiction des transactions avec les paradis fiscaux et judiciaires, mise en place d’une fiscalité qui a pour objectif l’établissement de la justice sociale… Dans le cas de l’Union européenne, il convient d’abroger différents traités dont ceux de Maastricht et de Lisbonne. Il faut aussi modifier radicalement les statuts de la Banque centrale européenne. Alors que la crise n’a pas encore atteint son apogée, il est grand temps de prendre un tournant radical afin de donner une issue anticapitaliste aux convulsions bancaires et boursières.

15 octobre par Eric Toussaint, publié sur le site du CADTM http://www.cadtm.org/Francais

Notes

(1) Carmen M. Reinhart, Kenneth S. Rogoff, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière, Pearson, Paris, 2010, p. 227. Edition originale en 2009 par Princeton University Press.

(2) Op. cit., p. 227.

(3) Op. cit., p. 128.

(4) Op. cit., p. 227.

(5) Op. cit., p. 87.

(6) Adam Smith, La richesse des nations, livre 2, chapitre 2 (1776), Flammarion, 1991.

(7) Alan Greenspan, « Regulations must risk more to push growth », Financial Times, 27 juillet 2011.

(8) Les Accords de Bâle III publiés le 16 décembre 2010 sont des propositions de réglementation bancaire dont les effets devraient entrer définitivement en vigueur en 2019. Ces accords ignorent le hors bilan, un des facteurs à l’origine de la crise des subprime. La réévaluation des seuils prudentiels par les représentants de 27 banques centrales devrait se traduire par le fait que les banques privées seraient tenues d’augmenter les liquidités qu’elles doivent conserver de manière permanente pour faire face à une crise. Voir le texte des accords de Bâle III : http://www.bis.org/publ/bcbs189_fr.pdf

(9) Financial Times, « Tougher supervision could be pernicious, IIF warns », 13 juillet 2011.

Auteur : entreleslignesentrelesmots

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