Croire que le problème indien est un problème ethnique fait partie du plus vieux répertoire des idées impérialistes

Sommaire :

  • Avant propos de Pierre Beaudet

  • Préface « L’amauta : la vie et l’œuvre de José Carlos Mariategui » d’Harry E. Vanden et Marc Becker

  • Textes de José Carlos Mariategui, regroupés sous le titre « Essais d’interprétation de la réalité péruvienne » :

  1. « Schéma de l’évolution économique »

  2. « Le problème de l’Indien »

  3. « Le problème de la terre »

  4. « Une perspective anti-impérialiste »

  • Texte d’Alvaro Garcia Linera : « Indianisme et marxisme : la non rencontre de deux raisons révolutionnaires »

  • Postface de Pierre Beaudet : « Socialisme et libération nationale : débats, controverses et bifurcations »

4Les analyses de José Carlos Mariategui permettent d’autres visions et perceptives sociales que les rétrécissement de pensée d’une partie des « marxistes », en particulier ceux de la troisième internationale.

L’auteur souligne les évolutions et les contradictions de l’économie « péruvienne », la place du latifundisme, la primauté de la production agricole, la « faiblesse » de la bourgeoise, la place de la rente, etc. Il analyse « la question indienne » et ses racines « dans le régime de propriété de la terre ». Il montre que « l’appropriation de la plus grande partie de la propriété communale et individuelle des indigènes est déjà accompli ».

Contre une division de la révolution en « phases », et en particulier celle prônée par certains d’une révolution nationaliste et bourgeoise, il montre qu’il « n’est pas possible d’être effectivement nationaliste et révolutionnaire sans être socialiste ». Je rappelle les désastres sociaux qu’amenèrent les théorisations et les politiques d’alliance avec la bourgeoise, « il ne faut pas avoir confiance dans les sentiments révolutionnaires nationaliste de la bourgeoisie », dans un pseudo front anti-impérialiste, « pour nous, l’anti-impérialisme n’est pas et ne peut pas constituer en soi un programme politique pour un mouvement de masse capable de conquérir le pouvoir d’État », ou anti-féodal au XXe siècle.

José Carlos Mariategui insiste, particulièrement, sur la revendication « catégorique » du droit à la terre pour les populations indiennes, sur la nécessité de « liquider les latifundios », sur la réforme agraire, « la division de la propriété agraire ou mieux, sa redistribution, n’a nulle part été possible sans des lois d’expropriation transférant le contrôle du sol à ceux qui le travaillent ».

Certains termes me semblent très discutables : « peuple péruvien » ou « nation » (antérieurement à la conquête espagnole), « économie spontanée », caractéristiques d’une « société féodale », « tendance naturelle des indigènes au communisme », etc.

Je reste très sceptique sur la notion de « communisme primitif ». Une chose est de souligner des formes de coopération, de mise en communauté des terres, des outils de production, une certaine égalité dans la répartition, voire la moindre hiérarchisation de la société. Mais le « communisme » comme horizon émancipateur n’est pas réductible à la mise en commun, à une forme d’économie. Ce qui pourrait caractériser cette « hypothèse », c’est l’auto-organisation démocratique de l’ensemble des dominé-e-s de la société, l’autogestion généralisée, l’égalité réelle entre les êtres humains, la dissolution/reformulation de l’ensemble des catégories sociales passées ou actuelles… S’il me semble possible et nécessaire de « réhabiliter » des expériences de coopération, détruites par la Conquête ou le capitalisme, rien ne sert de recouvrir des réalités anciennes par un vocabulaire nécessairement tourné vers l’avenir émancipateur.

Quoiqu’il en soit les théorisations de l’auteur conservent une grande actualité sur bien des points.

Alvaro Garcia Linera, « Indianisme et marxisme : la non rencontre de deux raisons révolutionnaires », critique une certaine forme de théorisation marxiste, « pour ce marxisme là, il n’y avait ni Indiens ni communautés ». Il ajoute : « cette conception moderniste et théologique de l’histoire, généralement puisée dans les manuels d’économie et de philosophie, a créé un blocage cognitif et une impossibilité épistémologique en ce qui concerne deux réalités à l’origine d’un autre projet d’émancipation qui finira par prendre le dessus sur l’idéologie marxiste elle-même : les questions paysanne et ethnique » Si beaucoup de « marxistes » ont sous-estimé ces questions, une telle réduction des projets d’émancipation ne me semble pas adéquate aux situations actuelles.

J’ai particulièrement été intéressé par le chapitre sur la « naissance de l’indianisme katariste » dont j’extrais deux phrases :

  • « Il apparaît sous la forme d’un discours politique qui revisite de façon systématique l’histoire, la langue et la culture »

  • « réinvention de l’indianité, non plus comme stigmate, mais comme sujet émancipateur, comme destin historique, comme projet politique ».

Concernant les année 1990, l’auteur indique : « L’indianisme cesse alors d’être une idéologie de résistance à la domination et s’élargit pour devenir une conception du monde globalisante, qui cherche à disputer la direction culturelle et politique de la société à l’idéologie néolibérale qui avait prévalu au cours des deux décennies précédentes ».

En postface, Pierre Baudet revient sur les débats « socialisme et libération nationale », sur les mouvements politiques en Amérique Latine, sur la situation actuelle. Au cœur de la réinvention, de la redéfinition d’un projet d’émancipation, « reste un vaste prolétariat, on dirait aujourd’hui un néoprolétariat bigarré, contradictoire, dont sont parties prenantes les masses paysannes dépossédées »…

Voir aussi d’Alvaro Garcia Linera : Pour une politique de l’égalité. Communauté et autonomie dans le Bolivie contemporaine, Les prairies Ordinaires 2008, Générer des communautés d’assentiment politique

José Carlos Mariategui /Alvaro Garcia Linera : Indianisme et paysannerie en Amérique latine. Socialisme et libération nationale

Textes traduits par Pierre Beaudet

Coédition M éditeur (Montréal Quebec) et Editions Syllepse, Editions Syllepse – Indianisme et paysannerie en Amérique latine, Paris 2013, 172 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “Croire que le problème indien est un problème ethnique fait partie du plus vieux répertoire des idées impérialistes

  1. merci de nous faire connaître ce débat, mais je ne suis pas sûre d’avoir bien compris ces deux « raisons révolutionnaires », ni ce qui les oppose, ou bien se trouve-t-on devant un problème analogue à celui qui opposa le Bund et Lénine en 1903 ? Comme Lénine refusa la « judéité », cette fois c’est « l’indianité » qui ne passe pas ?

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