La diffusion du néolibéralisme dans l’école

couv_3051.png« L’école s’est trouve accusée, au cours de ces deux dernières décennies marquées par une montée du chômage des jeunes, d’inadaptation au contexte économique et culturel, et sommée de remédier aux difficultés d’insertion professionnelle des jeunes. »

En introduction, Lucy Tanguy insiste sur le choix d’un angle révélateur du sens des changements en cours, en privilégiant « les filières d’enseignement professionnel et technique pour les observer et les analyser ». Elle parle, entre autres, de « pédagogie des compétences », de « filière de relégation », de l’enseignement de l’« esprit d’entreprise », de développement de l’apprentissage en entreprise, d’attentes des employeurs, d’infléchissement des cursus d’enseignement, du modèle de l’entrepreneur, du processus de pénétration des entreprises dans le système éducatif, du rôle des institutions (Europe, Etat, régions), des groupes de pression et de leurs réseaux… L’auteure interroge aussi cette « réussite pour tous » : « réussite à quoi et comment ? » et ne néglige pas les résistances…

Le livre est composé de quatre chapitres :

  • Partenariat et entrepreneuriat

  • Retour de l’apprentissage en entreprisse : une inversion du modèle de formation professionnelle ?

  • Le temps des régions

  • Définition et mise en œuvre d’une doctrine européenne

Je n’aborde que certains points des présentations de l’auteure.

Lucy Tanguy analyse les évolutions de la formation professionnelle, la place prise par le partenariat et l’entrepreneuriat, la constellation d’associations crées par le patronat dont « Entreprendre pour apprendre-France » (EPA)…

Elle fait une large place au changement de modèle pédagogique prôné, « la formation des compétences en lieu et place d’une transmission des savoirs ». L’auteure décrypte les « mini-entreprises » proposées aux collégien-ne-s et lycéen-ne-s. Elle souligne la valorisation de l’entreprise comme « modèle d’organisation sociale et économique », les entretiens « véritable cours sur les valeurs et les attentes des entreprises », la diffusion de l’idéologie néolibérale au sein même du fonctionnement de l’école…

Entreprise. Au passage je rappelle ce qu’a écrit récemment le Collectif critique : « La législation ne connaît que la « société », c’est-à-dire l’association de ceux qui mettent en commun de capitaux, comme l’a montré Jean-Philippe Robé. Les « besoins de l’entreprise » sont donc juridiquement compris comme les intérêts des propriétaires du capital, que l’on assimile abusivement dans le texte de loi aux intérêts de toutes les « parties prenantes » selon l’expression aujourd’hui courante » (la-loi-travail-est-dangereuse/). Représentation fantasmatique de l’entreprise, « sans travail ni travailleurs », sans syndicats, sans conflits, sans droit du travail encadrant « la relation de subordination constitutive de l’entreprise capitaliste ». Un monde enchanté et mensonger, ou de plus, les travailleuses et les travailleurs et leurs qualifications acquises sont remplacé-e-s par des individu-e-s transformé-e-s en entrepreneur/entrepreneuse (« entrepreneur de quoi ? » interroge l’auteure) avec des « compétences » non reconnues par les conventions collectives.

Dans un second chapitre, Lucy Tanguy analyse le « retour à l’apprentissage », la conception de la formation « issue de la théorie du capital humain, capital que chacun doit acquérir et faire fructifier sur le marché du travail », l’évolution des effectifs dans les centres de formation d’apprenti-e-s et des effectifs scolaires des lycées professionnels, les « fissures creusées dans le système éducatif national » et l’extension de la place des entreprises dans la formation professionnelle initiale, la place de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur, le brouillage des frontières entre public et privé, les régions et l’apprentissage…

Elle souligne, entre autres, l’absence de réglementation au sein des entreprises en France « quant aux places occupées, au type d’activités effectuées, aux contenus de formation à acquérir dans celles-ci ». Nous pouvons comme l’auteure nous interroger sur l’habilitation des « entreprises à éduquer la jeunesse ? » (entreprise, dont les besoins sont juridiquement compris comme les intérêts des propriétaires du capital, voir plus haut)…

Lucy Tanguy propose une analyse intéressante des modifications entre Europe (« doctrine européenne » sur la trilogie savoirs, savoir-faire, savoir-être ; voir l’exemple de l’European Round Table of Industrialists (ERT) analysé en détail), Etat et régions, du « délestage d’une partie des compétences » et des nouvelles attributions des régions en particulier sur les institutions scolaires. Si les conséquences de la décentralisation néolibérale me semble bien détaillée, rien ne justifie, à mes yeux, d’y opposer « le caractère unitaire de l’Etat républicain » et ses politiques d’éradication des constructions sociales historiques (voir par exemple, les langues régionales). Sans oublier, les statuts dérogatoires, comme celui de l’Alsace et de la Moselle, pour ne pas évoquer les poussières de l’empire, les départements dits d’outremer mais toujours colonies…

Mais il est clair que les politiques régionales de formation permettent d’accentuer les phénomènes décrits précédemment : apprentissage, alternance, développement de l’enseignement privé, liaison entre région-école-entreprise, arrangements locaux contournant les règlements nationaux…

L’auteur interroge les notions de « parcours scolaire », de « cursus de formation », l’« usage inflationniste de certains mots (qualification/compétences, efficacité/performance, compétitivité) et la disparition d’autres (connaissance, culture, citoyenneté) »… Elle souligne les « labels » distinctifs ajoutés aux diplômes, le non respect des conventions salariales, le langage marchand dominant le langage pédagogique, les conceptions utilitaristes de l’éducation, la banalisation des logiques de marché dans l’enseignement public. « A l’exemple de la représentation d’un marché sans contraintes structurelles et d’un individu libre, responsable et maître de son choix de l’économie libérale, les experts et politiques régionaux voient dans le recours aux techniques, et notamment à l’informatique, le moyen d’assurer la transparence requise à l’égalité des chances ». Egalité des chance, et non égalité des droits, et encore moins égalité…

D’un coté des individu-e-s sommé-e-s de construire elles/eux-mêmes et d’entretenir en permanence leurs « capacités productives », de l’autre la figure de la ou du salarié-e mobile sur toute l’Europe et donc délocalisable.« Le droit à l’éducation devient une affaire individuelle et non publique »

En conclusion, Lucy Tanguy explore quelques pistes alternatives. Et si la notion d’école polytechnique me semble devoir être approfondie, cela ne rentre pas en contradiction avec les propositions de Groupe de recherche sur la démocratisation scolaire (GRDS) quoi qu’en dise l’auteure.

Sur le GRDS, voir par exemple :

GRDS : L’école commune. Propositions pour une refonte du système éducatif : Tous les enfants disposent des ressources nécessaires à une entrée réussie dans la culture écrite, Les voies de la démocratisation scolaire : les-voies-de-la-democratisation-scolaire/

Jean Pierre Terrail : Pour une école de l’exigence intellectuelle. Changer de paradigme pédagogique : un-enseignement-ambitieux-pour-toutes-et-tous/, Entrer dans l’écrit. Tous capables ? : ne-pas-accepter-de-ne-pas-comprendre-ne-pas-accepter-de-ne-pas-se-faire-comprendre-suite/L’expérimentation collective d’une nouvelle approche de la lecture au CP : l’experimentation-collective-d’une-nouvelle-approche-de-la-lecture-au-cp/, De l’oralité. Essai sur l’égalité des intelligences : Ne pas accepter de ne pas comprendre, ne pas accepter de ne pas se faire comprendre 

Dans ce cadre, il convient surtout d’introduire les moyens de l’autonomie, dont l’autonomie financière, des jeunes afin de leur permettre des choix de vie non rivés aux familles.

« L’égalité des droits à l’éducation est aussi un droit des travailleurs à l’émancipation intellectuelle et à la culture »

Au final, un livre très utile pour comprendre comment se construisent des logiques de destruction des systèmes d’enseignement collectif, de diffusion de « l’esprit d’entreprise », de négation des droits à l’éducation… et les rôles joués par les institutions (européennes, étatiques et régionales).

En complément possible :

Louis-Marie Barnier, Jean-Marie Canu, Francis Vergne : La fabrique de l’employabilité. Quelle alternative à la formation professionnelle néolibérale ?, la-formation-nest-pas-une-marchandise/

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux : La nouvelle école capitaliste, Compétence contre qualification, compétition contre solidarité, marchandisation contre gratuité

Didier Gelot, Frédéric Neyrat, Agnès Pelage : Pour l’éducation permanente – propositions pour la formation professionnelle des salariés et des chômeurs, Création d’un nouveau temps juridique, rémunéré, mais inséré entre le temps de travail et le temps de repos

Lucy Tanguy : Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école

Le tournant politique des années 1980-2000 en France

La Dispute, Paris 2016, 222 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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