Le travail forcé, un crime contre l’humanité

Des millions d’indigènes ont été usés et tués à la tâche par la France dans ce qui fut un crime contre l’humanité. Et depuis 70 ans, les autorités françaises n’ont jamais prononcé ne serait-ce qu’un mot, pour célébrer leur mémoire.

L’abolition de l’esclavage en 1848 pose à la France un grave problème : comment éviter la ruine, étant donné que le modèle économique du pays est fondé sur l’exploitation coloniale ? Comment survivre sans esclave ? Faudra-t-il payer le travail des esclaves, désormais affranchis ?

Dans un premier temps, la métropole songe à imposer aux anciens esclaves un système de corvées, qui ressemblent étrangement à l’esclavage d’antan. Cette formule nouvelle est aussitôt rejetée par les affranchis. Or de nouvelles perspectives s’ouvrent pour les colons, en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale, et même en Asie. Ne pouvant instituer dans ces nouveaux territoires l’esclavage, désormais illégal, ils mettent en place le travail forcé, système très différent du point de vue juridique, mais tout à fait semblable du point de vue pratique. L’Etat réquisitionne des populations indigènes, et les met à disposition des compagnies ayant reçu des concessions pour les travaux publics.

Du point de vue juridique, la différence est claire : l’esclave d’autrefois était défini comme un bien meuble par le Code noir ; l’indigène demeure officiellement libre. L’esclave d’antan était la propriété d’une personne ou d’une compagnie, et relevait donc de la propriété privée ; le travail forcé est mis en place par l’État, au nom de l’intérêt public. Mais pour ce qui est de la réalité matérielle, les ressemblances l’emportent sur les différences : les indigènes sont capturés par les armées coloniales, parfois même au lasso. Ils sont ensuite déportés, souvent sur des milliers de kilomètres, exposés aux mauvais traitements, enfermés dans des « camps » (c’est le terme utilisé en effet à l’époque), et usés à la tâche. Dans ces conditions, ils meurent bien souvent de faim, de soif, de maladies, d’épuisement.

Le travail forcé a surtout été utilisé dans les colonies administrées par la France, la Belgique et le Portugal. Il est clair qu’il s’agit là d’un esclavage à peine déguisé. Dans la réalité, le travail forcé en Afrique et en Asie au XIX et au XXe siècle se distingue fort mal de l’esclavage pratiqué dans les Amériques du XVIe au XIXe siècle. On est passé de l’esclavage colonial à la colonisation esclavagiste. C’est exactement ce que veut dire Albert Londres, le grand reporter dont le nom est célébré par un prix récompensant chaque année les meilleurs journalistes. Quoique favorable à la colonisation a priori, Albert Londres revient terrifié du Congo et publie un livre intitulé : Terre d’ébène. La Traite des Noirs. De même, à la fin du XIXe siècle, le pasteur George Washington Williams, et le missionnaire presbytérien William Sheppard, écrivent à Léopold II pour dénoncer les brutalités coloniales au Congo, en utilisant la formule « crime contre le genre humain ». De Mark Twain à Charles Péguy, nombreux sont les écrivains ou intellectuels qui dénoncent cette « traite négrière moderne ». Certains réclament même que les responsables soient jugés par un tribunal international pour crime contre la civilisation et les droits de la personne. Dans l’entre-deux-guerres, la Société Des Nations (SDN) et l’Organisation Internationale du Travail (OIT) ne cessent de dénoncer le travail forcé, esclavage déguisé, qui contrevient a la fois au droit français et droit international.

Aujourd’hui, le « Statut de Rome » qui définit les exactions pouvant être qualifiées de crime contre l’humanité en droit international évoque entre autres « la déportation ou le transfert forcé de population », « la réduction en esclavage », « l’emprisonnement ou autre forme grave de privation de liberté physique » et tous « autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ». Dans ces conditions, il est clair que le travail forcé, tel qu’il a été mis en place par la France et bien d’autres pays après l’abolition de l’esclavage, répond tout à fait à la définition du crime contre l’humanité.

C’est le 11 avril 1946 que le député Félix Houphouët-Boigny, futur président de la Côte d’Ivoire, a fait voter la loi abolissant le travail forcé. Encore la pratique a-t-elle perduré en certains lieux jusqu’au début des années 1960. Ce 11 avril 2016, le CRAN, le CO-10 mai, Solidaires et la CGT, nous avons célébré le 70e anniversaire de cette loi qui est une des plus grandes grandes lois de l’histoire du 20e siècle en France. Depuis un an, nous avions sollicité le Président Hollande, et demandé que cette date fût célébrée d’une manière ou d’une autre. En vain. 

Il y a un mois à peine, dans un rapport historique, le Conseil de l’Europe recommandait « aux autorités françaises de poursuivre le débat à la lumière de la déclaration du Président de la République en mai 2015 sur la question des réparations autres que pécuniaires à la suite de la traite négrière et du passé colonial de la France, en concertation avec la société civile, et de définir une politique à cet égard »

(paragraphe 67, http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/Country-by-country/France/France_CBC_en.asp).

Des millions et des millions d’indigènes ont été usés et tués à la tâche par la France dans ce qui fut un crime contre l’humanité. Et depuis 70 ans, les autorités françaises n’ont jamais prononcé ne serait-ce qu’un mot, pour célébrer leur mémoire.

Louis-Georges Tin, président du CRAN

Publié sur Médiapart le 14 avril 2016

https://blogs.mediapart.fr/edition/travail-force-dans-lempire-colonial-francais/article/130416/le-travail-force-un-crime-contre-lhumanite

Sur le même sujet :

Olivier Le Cour Grandmaison : Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !, travail-force-et-exploitation-coloniale-souvenons-nous/

En complément possible : 05-04-16_PJ CP Brochure Travail forcé

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