Rae Story : La gentrification numérique de la prostitution

En 2014, j’ai corédigé un article universitaire pour une revue d’études supérieures qui cherchait à analyser la répartition des prostituées en catégories mythifiées : la paria sociale, la victime abjecte et humiliée… et la compagne sociale émancipée et chic. A l’époque j’étais un peu ambivalente au sujet de mes propres buts, dans la mesure où ils se heurtaient au débat académique plus large : ayant travaillé dans l’industrie pendant presque une décennie, je me sentais de plus en plus mal à l’aise avec ce que je considérais être une « gentrification  » ou une idéalisation de ce commerce. De nouveaux médias – internet et la démocratisation de la photographie numérique – avaient rendus désuètes les classiques cartes professionnelles laissées dans les cabines téléphoniques et ces annonces qui meublaient les dernières pages des journaux. Le système prostitutionnel s’était rapidement doté d’une nouvelle Image. Notre article examinait l’impact qu’avaient ces enjeux sur chaque «  travailleuse du sexe  » (une expression qu’à mon grand regret, j’utilisais à l’époque) dans une culture néolibérale contemporaine.

En revenant six ou sept ans en arrière, je me souviens du moment où je me suis pour la première fois hasardée dans la prostitution « free-lance ». J’avais travaillé pendant plusieurs années dans de petits bordels et des services d’escorte locaux (ayant la plupart du temps évité les grands établissements des centres-ville, ouverts 24 heures sur 24) et j’étais devenue profondément insatisfaite du peu de contrôle que j’avais sur les prostitueurs que je voyais, sur le temps passé, et l’argent gagné. Les tarifs ridicules et la multiplication des clients étaient physiquement éreintants et complètement avilissants ; et, en plus de ces problèmes physiques, une maquerelle s’appropriait la moitié de mes recettes.

La sphère mondiale du Web s’était manifestement imposée chez la plupart des gens depuis un bon moment, et les « escortes indépendantes » étaient déjà un élément fondamental dans ce paysage. J’admirais plutôt naïvement leurs sites personnalisés comme des boutiques haut de gamme, débordants d’images photoshoppées et de phrases aguicheuses. La plupart du temps, ces femmes exigeaient des prix plus élevés pour compléter leur présumé « statut d’élite » et utilisaient leurs sites Web pour étayer ces prétentions. À mesure que se popularisaient la création de sites personnels et l’accès à de bonnes photos peu coûteuses ou gratuites, on voyait de tels sites « d’élite » et de telles escortes « haut de gamme » surgir partout comme des taupes. J’ai fait pareil.

Ce ne fut que lorsque la police fit fermer un établissement où j’avais travaillé durant environ deux ans que j’ai réalisé qu’il serait relativement facile pour moi de « faire cavalier seul ». J’ai dû louer un appartement d’allure assez banale en raison des loyers élevés dans la ville de classe moyenne où j’habitais. Puis, je me suis activée à meubler avec zèle un site Web, en y affichant des photos bien léchées de moi contorsionnée comme un cintre sur des chaises longues, et accompagnées d’affirmations de mon plaisir à « vivre la grande vie » et à fréquenter des « hommes classe ». J’ai en fait réussi à me présenter avec une certaine grandiloquence, vu ma soif d’échapper aux conditions sordides du monde des bordels. Mais, alors que l’expérience pratique du travail en indépendante améliorait ma situation dans le sens où j’avais moins de prostitueurs à voir pour gagner le même montant, mon enthousiasme pour ce changement de culture s’est avéré illusoire et de courte durée.

En plus de cette légère amélioration de mon confort matériel, ma nouvelle approche reflétait un présupposé quant à l’élévation de mon statut : je croyais que l’industrie gagnait en crédibilité, qu’elle devenait civilisée et normalisée, et que c’était une bonne nouvelle pour nous les battantes.

On appelle aujourd’hui « gentrification » [ou embourgeoisement] le processus par lequel des personnes riches envahissent les quartiers de gens plus pauvres, attirées par une sorte d’esprit bohème ou contre-culturel qui y régnerait. Ce faisant, elles diluent efficacement l’atmosphère par leur présence, en modifiant (paradoxalement) ces espaces eux-mêmes. C’est comme si l’auditoire s’emparait du spectacle. Y mettant fin.

Je détourne bien sûr un peu la terminologie : ce que j’appelle la « gentrification », toute mineure, du système prostitutionnel signifie le déplacement hors de la clandestinité (des portes closes, des bordels, et des gestes à la sauvette dans des véhicules), pour aller vers une culture hors de portée du voyeur ordinaire ou de la classe friande des commérages. L’industrie a ainsi accédé à des vitrines en ligne et à un ensemble de représentations offertes à la consommation des internautes occasionnels ou à des documentaires, des articles de journaux, et des duels dans les médias sociaux. Cette nouvelle imagerie scintillante devenait aisément disponible pour nourrir des débats télévisés ou illustrer diverses autobiographies à caractère confessionnel, qui allaient bientôt se retrouver empilées dans les chariots d’épicerie, les soldeurs et les librairies d’occasion. Ce qu’un auditoire voyeur trouvait « intéressant » était la clandestinité relative du système prostitutionnel; mais combien de fois pouvait-il être exposé, démasqué, expliqué dans tous ses détails ?

Internet a peut-être débuté comme un horizon pour de nouvelles idées, mais il a été rapidement dompté par la grande entreprise. La prostitution n’a pas connu un sort différent : les bordels ont commencé à éprouver de la difficulté à recruter des travailleuses (une perte que je n’ai pas pleurée) puisque de nombreuses prostituées les fuyaient et que de nouveaux répertoires avisés trouvaient un moyen d’exploiter la nouvelle « autonomie » de ces femmes. Les sites indépendants eux-mêmes ont perdu en popularité (étant souvent incapables de rivaliser avec les pratiques de référencement numérique des grands répertoires qui entraient dans la danse). D’énormes nouvelles plateformes multimédias vendant des « services sexuels » sont devenues comme les médias sociaux, des endroits où il fallait être pour pouvoir gagner sa croûte. Au Royaume-Uni, un site en particulier possède un quasi-monopole sur l’industrie. Adieu maquerelle locale avec tes Marlboro, bonjour mammouth Internet.

Pour arriver à faire face dans ce nouvel environnement, l’exposition est devenue une nécessité pour la plupart des femmes. Devant la cacophonie de profils structurés de façon quasi identique, les femmes en prostitution ont dû multiplier les efforts pour « se démarquer de la masse ». Nous devions afficher une kyrielle sans fin de photos personnelles sur nos profils en ligne, rédiger des blogues, nous livrer à des séances de webcam ou de conversation érotique pour imposer notre « marque ». Certaines femmes en sont même venues à vendre des photos imprimées, des calendriers et d’autres marchandises. Comme les vedettes de films pornos travaillaient souvent comme prostituées, il y a aussi eu un effet inverse : des amies qui avaient déjà été prises de panique si on les voyait entrer dans un bordel ont commencé à mettre en ligne des sex-tapes personnelles pour gagner plus d’argent et rameuter des prostitueurs. On a même constaté la popularité grandissante des forums dans lesquels les mecs discutaient des femmes qu’ils avaient prostituées ou matées en ligne, statuant en « experts » sur leurs « mérites ». Je ne connais pas une seule femme dans l’industrie qui n’ait pas été massacrée par ces technoprédateurs, sous prétexte qu’elle était trop grosse, trop vieille, trop laide, trop coûteuse ou trop passive.

Il faut donc comprendre que ces développements profitent beaucoup plus aux prostitueurs et aux entreprises qu’aux travailleuses. Les femmes plus âgées que je rencontrais et qui avaient été dans la prostitution pendant des décennies regrettaient les temps où elles devaient donner beaucoup moins d’elles-mêmes. C’était l’époque où avoir des relations sexuelles pour de l’argent était quelque chose que la plupart des femmes reconnaissaient ne pas aimer, l’époque où devoir embrasser et câliner quelqu’un ou se livrer à des acrobaties genre star du porno aurait paru ridicule, et où on ne laissait le prostitueur s’approcher qu’à la distance nécessaire pour effectuer « le travail », puis lui montrer la porte. Je ne fais bien sûr que relater des témoignages que j’ai recueillis, je ne peux être certaine de leur exactitude, mais j’ai entendu de tels propos à plusieurs reprises.

Dans ma naïveté, je m’étais moi-même convaincue que devenir une « prostituée qui embrasse » allait m’être bénéfique d’une certaine manière. Quand j’entends des femmes de l’industrie se vanter de ne pas seulement offrir du sexe, mais également de l’intimité et de la compagnie, cela me rappelle mes anciennes illusions. Bien sûr, il est impossible d’acheter de l’intimité, et je ne suis même pas convaincue que c’est ce que cherchent beaucoup de prostitueurs… Par quel genre de contorsion cérébrale faut-il passer pour trouver autonomisant d’avoir à offrir une toujours plus grande partie de vous-même à quelqu’un ?

Les femmes effectuent déjà la majorité du travail non rémunéré dans le monde et sont moins susceptibles d’avoir accès à la richesse et au pouvoir. Je peux comprendre comment nous pourrions être convaincues que la libération des prostituées pourrait consister à cesser d’avoir à se cacher ou de dissimuler les violences commises contre nous. Mais comment ce principe de base a-t-il été perverti et déformé, dans un mirage culturel où les femmes doivent s’exposer à la consommation, la satisfaction et l’évaluation de prostitueurs encore relativement invisibles (et même s’afficher aux yeux de toute la culture) ? Comment est-il autonomisant de devoir offrir des services toujours plus « intimes et personnels » ? De devoir exhiber plus de photographies et d’images de nos corps toujours plus accoutrés, pomponnés et modifiés ? De nous montrer toujours plus volontaires, plus gratifiantes, plus disponibles ? Et tout ça souvent sans gagner beaucoup plus d’argent ?

Comment nous sommes-nous faites avoir dans ce nouveau système ?

Je pourrais blâmer la culture néoféministe si brillamment cartographiée par Hillary Radner dans son texte Neo-Feminist Cinema : Girly Films, Chick Films and Consumer Culture, où elle détaille le phénomène qui sous-tend le succès de films comme Pretty Woman et Sex and the City. Elle fait valoir à juste titre que le féminisme a été détourné par le capitalisme de consommation, qui a repopularisé l’image classique de la « perpétuelle jeune fille ».

Ce statut d’adolescente a pour particularités d’imposer un état de constant « devenir », de « réinvention » et de gestion de notre « image », à travers la mode et d’autres formes de consumérisme (et plus tard, bien sûr, par le biais des médias sociaux). La prostitution refléterait, en ce sens, une société plus large qui, à certains égards, a convaincu les femmes de toujours donner plus d’elles-mêmes : d’être plus attrayantes, plus attentives, plus capables, plus entreprenantes, et plus à même de satisfaire les autres. La femme au foyer comme modèle de la féminité idéalisée peut avoir péri, mais on l’a remplacée par la poupée sexuelle, toujours bien manucurée, toujours jeune, toujours disponible. Malgré tout le travail qu’exige l’incarnation de ce rôle, nous nous sommes laissées convaincre qu’il était en fait à notre avantage. Comme l’écrit Radner :

« Les effets de la « révolution sexuelle » pourraient être qualifiés de libérateurs au sens où ce discours public a produit de nouvelles normes de comportement. La chasteté n’était plus la mesure de la valeur des femmes. Ces nouvelles normes, cependant, ont également produit la base de nouvelles formes de régulation sociale fondées sur l’impératif de la « dose de sexe »… Les droits et les devoirs de la citoyenneté en sont venus à refléter paradoxalement la poursuite du plaisir, produisant un environnement dans lequel la sexualité elle-même est devenue contrainte, la condition sine qua non de l’existence humaine. »

La prostitution via Internet a perverti cette féminité idéalisée – forme de gratification pour les hommes – de sorte qu’elle apparaisse comme une forme d’autonomisation des femmes, à travers leur auto-exposition, leur fabrication et leur image de marque. L’Internet est devenu un domaine dans lequel les prostituées individuelles peuvent vendre aux prostitueurs leur « identité » personnelle, en façonnant cette image pour aguicher ce qu’elles imaginent être leur propre « auditoire ». Dans ce cas, ce n’est pas la pornographie qui constitue la référence idéologique, mais la musique pop.

Vers la fin de mon activité d’« escorte », j’étais complètement épuisée. Le travail au bordel avait été brutal pour mon corps, mais mon boulot comme « escorte indépendante » m’avait bousillé l’esprit. Alors qu’autrefois je me contentais de décliner la gamme d’actes sexuels classiques avec, au mieux, un sourire lointain, et un « bonne journée à vous », j’étais maintenant devenue obsédée par mon apparence, mon appartement, ma publicité mais aussi mon « image ». J’avais été amenée à adopter le plus insidieux de tous les contrats, celui de la « Girlfriend Experience » : coquette, impliquée, hyper attentionnée et disponible. Assez intelligente pour comprendre le « client », mais jamais assez pour le contredire. Leur mentir au sujet de mon parcours, mes opinions et mes habitudes afin de faire étalage d’une personnalité agréable pour l’ego masculin payeur.

Des amies avaient également déserté les bordels en masse et avaient commencé à naviguer elles aussi dans ce paysage de simulations. Aux yeux des « clients », il ne nous arrivait jamais de boire beaucoup, de fumer, de prendre de la drogue, de jurer, de nous exprimer avec grossièreté (sauf dans les moments sexuels appropriés), de discuter, d’avoir des opinions, ou de refuser de les satisfaire. En fait, la plupart des femmes que je connaissais éprouvaient des problèmes d’alcool, de drogue, d’alimentation, de santé mentale et de colère. Même si nous n’étions pas régulièrement battues ou violées par les prostitueurs (bien que cela arrivât), notre estime de soi et notre confiance étaient aussi peu consistantes que nos plates-formes numériques.

Une amie qui, comme moi, a quitté l’industrie en raison de son épuisement nous appelle en plaisantant « Les putains de Stepford  »1. Quant à moi, cette culture en était une de « putains de banlieue ».

Nous prétendions être heureuses, émancipées, sexy et à l’aise dans nos rôles d’éponges pour la satisfaction masculine immédiate, tout en repoussant nos maladies et nos détresses sous le canapé… tout comme les femmes dont Betty Friedan avait décrit la condition dans La Femme mystifiée2 : des ménagères isolées, engloutissant secrètement de la vodka et des médicaments pour composer avec leur misère quadrillée. Dans chacun de nos appartements, les « escortes haut de gamme » que je connaissais étaient en effet comme ces femmes au foyer ; seulement il fallait maintenant servir plus d’un « mari » pour s’assurer d’un toit au-dessus de nos têtes.

Rae Story, publié le 22 février 2016 sur Feminist Current

Rae Story est une écrivaine pigiste à temps partiel vivant au Royaume-Uni. Elle se décrit comme « critique de l’industrie du sexe » après y avoir travaillé durant plus de 10 ans, à divers titres et dans plusieurs pays. Elle a complété une maîtrise en études cinématographiques à l’Université d’Exeter. En plus de la prostitution, elle s’intéresse à la théorie féministe du cinéma, au féminisme socialiste, et à la toxicomanie des femmes.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/02/22/whoreburbia-gentrification-sex-work/

Traduction : Tradfem

https://tradfem.wordpress.com/2016/07/12/rae-story-la-gentrification-numerique-de-la-prostitution/

1 Allusion au roman d’Ira Levin Les Femmes de Stepford, devenu aussi un film. (ndt)

2 Betty Friedan : La femme mystifiée, édition Gonthier, 1971. (ndt)

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