La solidarité n’est pas une inévitabilité, elle doit être construite

« Le but de ce dossier est de lever le voile sur les Autochtones au Canada et au Québec, ces « peuples invisibles » selon l’expression de Richard Desjardins afin de mieux comprendre ce qui nous y lie et quelles solidarités il est nécessaire de tisser pour combattre ensemble. Le dossier contient quatre sections : la première expose les enjeux contemporains de la question, la seconde retrace et remet en question l’histoire officielle des relations de l’État canadien et des Autochtones et soulève quelques aspects théoriques dans l’analyse de cette question, la suivante décrit des luttes de résistance et la dernière aborde certains aspects de la culture des Autochtones. »

Dans leur introduction au dossier, Pierre Beaudet, Marie-Josée Béliveau, Brieg Capitaine, Dalie Giroux et Pierre Trudel reviennent, entre autres, sur le colonialisme européen et son impact sur les « Premières Nations », la longue histoire coloniale, l’introduction des rapports capitalistes, les catastrophes bactériologiques, les rapports politiques entre les peuples autochtones, la création de l’Etat canadien, les dépossessions, la structuration d’apartheid envers les communautés autochtones.

Elles et ils soulignent les ruptures et les continuités dans les politiques coloniales modernes, les dislocations sociales, les transformations possiblement porteuses de renouvellement et présentent « les sentiers actuels de la résistance autochtone », les revendications autochtones, les passerelles avec d’autres « mouvements populaires ».

Les auteur-e-s parlent d’« identité en reconstruction », de la Commission de vérité et réconciliation, des politiques canadiennes d’assimilation « et la destruction de l’identité, de la langue, de l’imaginaire autochtone, couplées à la destruction de l’économie autochtone, l’accaparement des terres et la clochardisation dans le système apartheid mis en place depuis la Confédération », des contradictions à l’oeuvre, des fractures internes, de l’engagement de jeunes dans les travaux historiques ou anthropologiques, de la non-négociabilité de la souveraineté des peuples…

Interroger le passé, les combats actuels des populations autochtones nécessite de rompre radicalement avec les pensées euro-centrées et le colonialisme. J’ajoute que les travaux européens sur les questions nationales (par exemple, Otto Bauer : La question des nationalités, libre-declaration-de-nationalite-autonomie-et-auto-administration/) montrent des limites en la matière. « En 1867, les peuples autochtones sont devenus une minorité sur leurs terres ». C’est, je crois, du coté du « pluriversalisme » qu’il convient de regarder (Tumultes : Pluriversalisme décolonial. Sous la direction de Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun, promouvoir-les-diverses-formes-detre-au-monde-pour-legalite-et-la-liberte/#more-30383)

Les textes du dossier offrent une large palette d’analyses, d’interrogations, de descriptions. Les différent-e-s auteur-e-s traitent des liens entre capitalisme et colonialisme, de l’économie politique du colonialisme, des droits des autochtones, des combats contre l’extractivisme et ses installations, des relations à la terre, des approches autochtones, des nouvelles alliances possibles.

Sont abordés aussi, la « commission de vérité et réconciliation » et ses limites, la forte « dissonance » entre l’idéal universaliste abstrait et les réalités institutionnelles, la dichotomie « sauvage/civilisé », les mouvements d’« affirmation identitaire », les différentes organisations des « Premières Nations », les métis et les indiens non inscrits, le sentiment d’appartenance, « Appartenir à une communauté ne veut pas forcément dire être acceptée par elle ».

Des luttes « environnementales » ou des résistances sont analysées en détail, batailles contre les sables bitumeux, barricade à Oka/Kanehsatake, Idle No More, Standing Rock, Healing Walk, Innus contre Iron Ore… Sans oublier le rôle des minières canadiennes contre les peuples autochtones au Mexique.

Je souligne les articles sur l’histoire du colonialisme, les résistances et les solidarités, les conflictualités, la ségrégation et le racisme différentialiste, la substancialisation de l’identité autochtone, le mythe colonial de la « disparition de l’Indien », les problèmes de souveraineté…

J’ai notamment apprécié les articles de Taisiake Alfred « En finir avec le bon sauvage », les analyses de l’imaginaire colonial, la dépossession et le génocide, le piège de la réconciliation, la redécouverte de la langue, les cosmologies ; de Julie Vautour « La lutte des femmes autochtones pour les droits reproductifs » ; et les articles sur la « culture », la tradition orale, la pratiques de certains rituels…

Le terme nation n’a ici ni la même histoire ni le même sens qu’en Europe avec les Etats-nations, les « concepts européens s’inscrivant dans une logique de souveraineté étatique moderne ». Il convient une fois de plus de ne pas réduire les possibles affirmations collectives aux formes construites en Europe. Il est nécessaire de repenser les formes historiques de « souveraineté », d’auto-nomination collective, de refuser de les hiérarchiser, d’en comprendre les sens en terme d’émancipation…

Parmi les autres textes, je souligne particulièrement :

  • l’entretien avec Alexa Conradi (Suzanne-G. Chartrand) : Un engagement féministe qui s’approfondit dans les luttes.

  • L’article de Sandrine Ricci : Contrer les violences sexuelles à l’université : un maillage de résistance. L’autrice analyse, entre autres, le rôle de l’institution universitaire dans la (re)production de la culture du viol, « Parler de culture de viol réfère à des pratiques et à des structures sociales qui minimisent, normalisent, cachent et donc encourage les violences sexuelles »

De l’autrice :

Quand le sourire de la diversité cache les rapports de domination, sandrine-ricci-quand-le-sourire-de-la-diversite-cache-les-rapports-de-domination/

Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rwanda : rapports de sexe et génocide des Tutsilennemi-femme-apparait-toujours-different-de-lennemi-tout-court/

La parole mémorielle de rescapée du génocide des Tutsi au Rwanda : vers une (re)construction du sensLe récit comme un arc-en-ciel en devenir

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité, dans Nouvelles Questions Féministes, Vol 33, N°1/2014, le-neutre-apprentissage-cache-leviction-des-filles-et-des-jeunes-issu-e-s-de-limmigration/

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy :Synthèse du rapport « La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilitéaucun-e-etre-humain-ne-devrait-etre-marchandise-e/

  • L’article de Carole Boulebsol : De l’importance de la lutte contre l’exploitation sexuelle et les autres formes de violences des hommes envers les femmes. Et le travail effectué par la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES)

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Table des matières :

* Dossier – Autochtones et société québécoise – Combattre ensemble

Pierre Beaudet, Marie-Josée Béliveau, Brieg Capitaine, Dalie Giroux et Pierre Trudel : Introduction au dossier

Enjeux contemporains

  • Glen Coulthard : Pour que vivent nos nations, le capitalisme doit mourir

  • Brieg Capitaine : De quoi la Commission de vérité et réconciliation du Canada est-elle le nom ?

  • Darren O’Toole : Y a-t-il des communautés métisses au Québec ? Une perspective juridique

  • Clayton Thomas-Muller : Comment vaincre. La bataille des sables bitumineux

  • Elaine Coburn : Résilience, résistances et solidarités

  • Brieg Capitaine : Le Québec n’est pas raciste, mais… Conflictualités réelles et imaginaires sur la Côte-Nord

  • Geneviève Beaudet : Les Algonquins de Lac-Barrière : une communauté de résistance

  • Pierre Trudel : La souveraineté du Québec et les peuples autochtones

  • Geneviève Beaudet : Québec solidaire et les Autochtones

Histoire et théorie

Jean Morisset : Québec, Baie-James et Premières Nations. Ou la décolonisation assujettie

  • Clifton Nicholas et Pierre Trudel : Sur la barricade à Oka/Kanehsatake

  • Corvin Russell : Le colonialisme canadien, d’hier à aujourd’hui

  • Pierre Trudel : Second regard sur l’histoire des Autochtones

Résistances

  • Idle No More : Un mouvement non-mouvement.

  • Entrevue avec Melissa Mollen Dupuis ( Pierre Trudel)

  • Geneviève Beaudet : Neechi Commons de Winnipeg, un lieu inspirant

  • Julian Brave Noisecat : La lutte de Standing Rock. I – La leçon de Standing Rock

  • Sarah Jaffre : La lutte de Standing Rock. II – Les prochaines étapes. Entrevue avec Kandi Mossett (Sarah Jaffre)

  • Julie Vautour : La lutte des femmes autochtones pour les droits reproductifs

  • Marie-Josée Béliveau : Autochtones et environnementalistes : unis contre les sables bitumineux

  • Amélie-Anne Mailhot : Les Innus contre Iron Ore

  • Pierre Beaucage : Les minières canadiennes contre les peuples autochtones au Mexique

Culture

  • Patricia A. Monture : Les mots des femmes. Pouvoir, identité et souveraineté indigène

  • Isabelle St-Amand :Présence autochtone, une saga à contre-courant
    Rencontre avec André Dudemaine

* Parcours militant

  • Un engagement féministe qui s’approfondit dans les luttes. Entrevue avec Alexa Conradi (Suzanne-G. Chartrand)

* Bilan de luttes

  • Sandrine Ricci : Contrer les violences sexuelles à l’université : un maillage de résistance

  • Carole Boulebsol : De l’importance de la lutte contre l’exploitation sexuelle et les autres formes de violences des hommes envers les femmes

  • Julien Villeneuve : Règlement P-6 : état de la lutte

* Perspectives

  • Camille Robert : Le « nous » du Printemps québécois : entre récit national et solidarités internationales

  • Pierre Mouterde : Cinq ans plus tard… Les étincelles d’espérance du Printemps érable 2012

  • Arnaud Theurillat-Cloutier : Quel bilan pour le Printemps érable ?

  • Benoit Coutu : Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec

  • Pierre Beaudet : La révolution soviétique : 100 ans plus tard

  • Nicos Poulantzas : L’État n’est pas un bloc monolithique, mais un champ stratégique

* Notes de lecture

.

Nouveaux Cahiers du socialisme : Autochtones et société québécoise – Combattre ensemble

https://www.cahiersdusocialisme.org/autochtones-societe-quebecoise/

N°18, automne 2017, Montréal (Québec), 260 pages

Didier Epsztajn

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