Promouvoir les diverses formes d’être au monde pour l’égalité et la liberté

Colonialité, « Celle-ci structure les expériences aussi bien dans les régions du monde naguère encore colonisées qu’à l’intérieur des puissances colonisatrices ».

Je ne vais pas ici discuter des termes employés, certains ne me semblant pas adéquats aux analyses, à commencer par tous les « post ». Ainsi, hors des citations des auteur-e-s, j’utilise pour ma part, luttes anti-colonialistes ou anti-coloniales, colonialité du pouvoir, luttes dé-coloniales.

Dans leur présentation, Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun abordent les études postcoloniales, la critique de l’eurocentrisme et de ses constructions d’altérités radicales, des positions d’intellectuel-le-s et théoricien-ne-s décoloniaux, « Elles et ils proposent des épistémologies alternatives et des approches nouvelles qui ne s’inspire pas nécessairement de la pensée européenne critique fût-elle radicale », le dévoilement des différentes formes de violence issues de la « modernité coloniale », d’autres manières de penser et de vivre, l’universalisme « abstrait, eurocentrique et excluant », la mise en lumière de « diverses formes d’être au monde, en les plaçant et pensant à égalité ».

La colonialité du pouvoir ne peut être réductible à une seule dimension. Les auteures en soulignent quelques facettes à travers des écrits de différent-e-s chercheur-e-s ou des « démarches pluridisciplinaires, théoriques, politiques et esthétiques variées ».

Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun précisent « Dans ce numéro, il ne s’agit donc pas de problématiser le décolonial, ni d’en proposer une introduction générale et encore moins de faire une sorte d’état des lieux de ce qui se dit ou s’écrit à son propos. Il s’agit plutôt de faire exister le pluriversalisme décolonial à travers celles et ceux qui le pratiquent et le pensent, s’inspirant ou non du courant intellectuel post/décolonial ».

Des auteures :

Zahra Ali : Féminismes islamiques, le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

Sonia Dayan-Herzbrun : Introduction : Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe, introduction-feminisme-politique-et-nationalisme-dans-le-monde-arabe-sonia-dayan-herzbrun/

Sonia Dayan-Herzbrun : production-du-sentiment-amoureux-et-travail-des-femmes/

Sonia Dayan-Herzbrun : Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe, pour-un-veritable-universalisme-prenant-en-compte-la-totalite-des-rapports-de-domination-condition-sine-qua-non-dun-internationalisme-authentique/

Sonia Dayan-Herzbrun : Agir politique et citoyennetés des femmes au tournant des révolutions arabes in Sous la direction de Gaëlle Gillot et Andrea Martinez : Femmes, printemps arabes et revendications citoyennesautonomie-et-investissement-de-lespace-public/

Sonia Dayan-Herzbrun : SALAM : Les féminismes pluriels, un antidote à l’islamophobie et au racismesalam-les-feminismes-pluriels-un-antidote-a-lislamophobie-et-au-racisme/

Sous la direction de Patrick Cingolani, Federico Tarragoni et Etienne Fassin : L’Etat corrompu, Tumultes n°45la-vivacite-de-lexigence-democratique-et-la-reinvention-necessaire-de-la-politique/

Sous la direction de Sonia Dayan-HerzbrunNicole Gabriel et Eleni Varikas : Tumultes N°23 : Adorno critique de la dominations. Une lecture féministele-travail-theorique-comme-partie-constitutive-de-laction-politique/

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Golring : Tumultes N°11 : Appartenances et ethnicitéle-sceau-est-arbitraire-et-pourtant-le-groupe-est-reel/

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun : Edward Said théoricien critique, Tumultes N°35, cet-etranger-qui-peut-me-parler-de-moi-meme-mieux-que-moi/

Je n’aborde que certains points, dans les limites de mes connaissances (particulièrement limitées dans les domaines philosophiques ou esthétiques). Sans préjuger d’accords ou de désaccords avec les auteur-e-s, et en m’écartant quelques fois des sujets traités, je soumets à la discussion des remarques – avec le vocabulaire que j’utilise habituellement. Je parle donc de rapports sociaux et et de leur imbrication (en particulier, des rapports de classe, de sexe, de racisation), de système capitaliste, de contradictions…

Je m’arrête pour commencer par le mot « pluriversalisme » qui me semble ouvrir des perspectives à la fois contre les réductions néolibérales de l’universel marchand et les lectures mécaniques pratiquées par trop de personnes se revendiquant du marxisme. (En complément possible, Jean Batou : Marx au 21e siècle : et si les questions comptaient plus que les réponses ?, marx-au-21e-siecle-et-si-les-questions-comptaient-plus-que-les-reponses/ et Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/). Fátima Hurtado López parle de « réaliser un véritable universalisme de facto, concret et pluriversel ». Elle insiste, entre autres, sur « l’eurocentrisme et la tromperie développementiste » », l’horizon mondial, la colonialité constitutive de la modernité, la notion de colonialité du pouvoir, les distinctions entre décolonisation et décolonialité, la co-temporalité, les oppositions dichotomiques entre « nous » et les « autres » excluantes…

A l’universalisme abstrait, ne prenant pas en compte les asymétries et les dominations, il convient, me semble-t-il, d’ancrer dans les luttes réelles, les aspirations à faire converger des formes historiques et situées d’émancipation. Il ne s’agit donc ni d’oublier les ferments subversifs de l’idée d’universalité, ni d’unifier autour d’un modèle (construit par qui et dans quelles conditions ?), ni de gommer les chemins et les possibles dont on ne voit pas pourquoi ils devraient se fondre dans une linéarité ou une succession de temporalités pré-inscrites… Les formes des organisations sociales futures, si elles s’appuient sur des déjà-présents, facettes historiques de l’humanité, se développeront possiblement suivant variations pluriverselles, pour reprendre le terme présent dans le titre de la revue. J’ajoute qu’il y a une certaine violence – et des effets concrets de domination – à vouloir plier les réalités dans un modèle, même à vocation démocratique et majoritaire. Dois-je aussi rappeler que bien des questions qui se poseront dans les futurs de l’humanité ne sont tout simplement pas pensables aujourd’hui ?…

Reste qu’il ne faut cependant pas oublier que le présent de la mondialisation capitaliste, la mondialisation de la production marchande, unifie – en les hiérarchisant – d’une certaine façon et pour des intérêts matériels bien concrets de certains, les différentes sociétés. Les pensées socio-géopolitiques en « Nord global » et « Sud global » ne suffisent pas à rendre compte des dynamiques et des contradictions du capitalisme. Mais l’inverse reste aussi vrai, la prise en compte du seul capitalisme ne permet pas de rendre compte de l’ensemble des rapports sociaux et de leur imbrication – en particulier les rapports de classe, de sexe, de racisation. Il se s’agit pas simplement de débats et d’analyses. Cela conditionne les possibles émancipations. La non-prise en compte de l’ensemble des rapports sociaux, de l’exploitation et des dominations, interdit de penser les conditions de mobilisation et d’auto-organisations des individu-e-s et des groupes sociaux concernés, rend illusoire la possibilité même de construction de solutions démocratiques et majoritaires à tous les échelons, ferme l’horizon des luttes tant locales que globales… sans oublier que la négation des contradictions agissantes dans l’imbrication des rapports sociaux découpe et réduit chaque individu-e et chaque groupe social à des dimensions « identitaires » closes (les conceptions carcérales de l’identité – Aimé Césaire) et compatibles avec les fondements même de l’ordre néolibéral des entrepreneurs de soi.

Je reviens plus directement aux analyses proposées. Contre l’enfermement des potentiels humains susceptibles « de trouver une expression plus vaste et plus complète », Jane Anna Gordon propose de « créoliser nos entreprises intellectuelles et politiques ». L’auteure souligne, entre autres, « les trajectoires imprévisibles » des éruptions créatrices, les processus de « tissage des produits créoles », les combinaisons surprenantes, les résultats improbables, « la créolisation, propose une alternative importante à l’idéal de systèmes fermés, fixés et uniformisés », les effets « d’histoire mythologiques de pureté », les transformations multidirectionnelles et imprévisibles, les héritages enchevêtrés de la « modernité », l’aspect créatif « des modes partagés d’existence et leur négociation continue et essentielle », la manière « fondamentalement poreuse et imbriquée de comprendre les sujets humains, les relations et les mondes », les origines multiples des citoyen-ne-s émergent-e-s, les processus polyculturels, les mélanges qui existent déjà et se sont sédimentés, et les limites de la créolisation… « Il est urgent de se représenter comment les institutions politiques pourraient faciliter l’épanouissement humain et minimiser la vulnérabilité dans ce nouvel environnement ».

J’ai particulièrement été intéressé par les articles de Patrice Yengo « Mundele », de Luis Martínez Andrade sur la théorie de la libération, et certains textes de la partie « Pensées et pratiques alternatives ».

Je rappelle juste à ma note de lecture du dernier livre de Françoise Vergès : Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, faire-resurgir-lhistoire-des-domine-e-s-des-oublie-es-des-marginalise-e-s/.

J’espère que d’autres seront plus en capacité que moi de discuter des parties plus philosophiques ou esthétiques. Quoiqu’il en soit des débats incontournables pour penser les émancipations.

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Sommaire :

Zahra Ali,  Sonia Dayan-Herzbrun : Présentation

Donna Edmonds Mitchell : Regardez-moi

Pour de nouvelles épistémès

Jane Anna Gordon : Par-delà la seule critique. Créoliser nos entreprises intellectuelles et politiques

Fátima Hurtado López : Universalisme ou pluriversalisme ? Les apports de la philosophie latino-américaine

Alia Al-Saji : Hésiter et interrompre la vision racialisante. Bergson, Merleau-Ponty, Fanon

Patrice Yengo : Mundele. Quand, dans le Bassin du Congo, le nom du Blanc dit la violence et la mort

Luis Martínez Andrade : Le capitalisme comme religion. La théologie de la libération au tournant décolonial

Esthétiques décoloniales

Alanna Lockward : Politique du corps dans l’Europe noire. Vers une esthétique afropéenne décoloniale

Minh-Ha T.Pham : Pour un discours inapproprié d’appropriation culturelle

Marine Bachelot Nguyen : Décoloniser son théâtre à tâtons

Mariem Guellouz : Contemporanéités plurielles. De la construction de la figure de la danseuse orientale à une danse contemporaine arabe

Pensées et pratiques alternatives

Françoise Vergès : Féminismes décoloniaux, justice sociale, anti-impérialisme

Farid Esack : Décoloniser l’islam contre le pouvoir, l’hégémonie et toutes les formes d’exploitation

Léopold Lambert : Décoloniser l’architecture

Corinna Mullin : L’enseignement supérieur en Tunisie, lieu de pouvoir (néo)colonial et de lutte décoloniale

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Tumultes : Pluriversalisme décolonial

Sous la direction de Zahra Ali et Sonia Dayan-Herzbrun

N° 48 – mai 2017

Editions Kimé, Paris 2017, 206 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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