Production du sentiment amoureux et travail des femmes

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

RÉSUMÉ

Il est important d’expliciter le rapport qui relie le vécu privé des femmes à leur vie professionnelle, et, sous la dépendance matérielle, de faire surgir la dépendance affective. Celle-ci est liée aux positions dissymétriques occupées par les hommes et les femmes dans la relation amoureuse, qui sont une des marques sociales de la différenciation sexuelle dans la société moderne.

SUMMARY

It is important to make explicit the rapport that links the private experiences of women with their professional life, and to bring into view their affective dependency in light of their material dependency. The former is tied to the metrical positions men and women occupy in amorous relationships – positions that are one of the social marks of sexual differentiation in modern society.

LE TRAVAIL DES FEMMES : UNE INTERROGATION

Les recherches sociologiques menées sur les femmes au cours des dernières années se sont centrées en majorité autour de la question du travail, et c’est à partir de leur position dans le processus économique et dans le travail que la situation sociale des femmes a été réenvisagée. On rompait ainsi avec l’analyse traditionnelle qui liait toujours l’étude du statut social des femmes à celle de la famille, et on s’efforçait par là même d’éclairer la pratique des administrateurs, des syndicalistes, etc.

Or, de quelque point de vue qu’on l’envisage, le travail des femmes est perçu comme faisant problème. Les sociologues ou les historiens qui l’ont pris pour objet d’étude ont tous commencé par le distinguer du travail des hommes qui apparaît comme étant le travail en général, et ils se sont appliqués à distinguer ce qui différenciait travail des hommes et travail des femmes, dénonçant souvent les inégalités dont celles-ci étaient les victimes dans ce domaine comme en d’autres. Quant aux « politiques » (j’entends par là, non seulement les politiciens au sens strict mais aussi les administrateurs et les syndicalistes), voilà plus d’un siècle qu’ils débattent du travail des femmes, et énoncent des normes selon lesquelles les femmes doivent/ne doivent pas travailler, peuvent le faire dans telle ou telle condition, selon tel ou tel critère. Ainsi, dans les discussions qu’elles ont menées au mois de juillet 81 avec le patronat sur la durée du temps de travail, les organisations syndicales françaises ont abordé, en le traitant comme un point tout à fait particulier, le cas du travail de nuit des femmes ; les arguments produits, la nature même de la discussion (il s’agissait finalement pour une majorité d’hommes de déterminer jusqu’à quel point et dans quelles conditions les femmes peuvent s’absenter de chez elles la nuit), manifestent bien que le travail des hommes et celui des femmes ne relèvent pas du même traitement (en tous les sens du terme, bien entendu).

Si le travail des femmes fait question c’est, on vient déjà de l’apercevoir, que derrière l’image de la femme travailleuse se profile toujours celle de la femme dans ses rapports privés, que l’on désigne comme mère (mère actuelle ou mère potentielle), mais qui est vécue aussi comme objet des désirs des hommes et comme pourvoyeuse de travaux domestiques et… d’amour. Et l’expérience quotidienne de chacun(e) d’entre nous est bien là pour montrer que non seulement les femmes sont vécues et désignées d’abord dans leur être privé, mais que beaucoup d’entre elles se vivent également elles-mêmes de cette façon.

C’est la raison pour laquelle il me semble nécessaire d’expliciter le rapport qui relie le « vécu privé » des femmes à leur vie professionnelle. On verra que cette explicitation nécessite une extension du champ des recherches sociologiques et un affinement des méthodes. Cette explicitation n’a pas été présente dans toutes les approches antérieures de la question du travail des femmes.

Les recherches sur le travail des femmes menées avant les années 70, et donc avant le regain du féminisme (je parle essentiellement, mais pas exclusivement, de ce qui s’est fait en France) mettaient en évidence l’existence de ce travail. Il s’agissait de montrer que les femmes avaient eu et continuaient à avoir une activité professionnelle1, que ce travail revêtait une importance sociale, qu’il était même indispensable au développement économique, que les femmes avaient participé aux luttes syndicales, mais qu’elles étaient victimes d’inégalités et d’injustices qu’il convenait de réparer. Ces recherches ont mis l’accent sur l’activité des femmes dans l’industrie, activité qui est celle qui fait le plus problème ; il a toujours été admis, en effet, que les femmes travaillent comme auxiliaires de leurs maris dans le commerce et dans l’agriculture, par exemple (la marchande et la fermière sont des figures reconnues et reproduites comme des modèles éventuels dans les manuels scolaires et les livres d’enfants ; tel n’est pas le cas de l’ouvrière). Ce qui se trouvait impliqué dans ce type d’analyse et développé dans les thèses et les écrits d’un certain nombre de grandes figures du féminisme de cette période ou des années antérieures, c’était l’idée de la valeur de l’activité professionnelle des femmes, pour ce que cette activité leur promettait de réalisation personnelle et d’indépendance (Beauvoir) et/ou bien pour l’utilité sociale qu’elles y gagnaient (Kollontaï). C’est ainsi qu’on peut lire dans la dernière des Conférences sur la libération des femmes d’Alexandra Kollontaï :

« L’expérience des premières années de la Révolution a confirmé que la situation de la femme dans la société et le mariage était entièrement déterminée par son rôle dans la production, qu’elle dépendait en fait de sa participation au travail productif pour l’ensemble de la société, car le travail dans l’étroit cadre familial asservit la femme. Seul la libère le travail pour la collectivité »2.

Cette approche du travail des femmes n’englobait pas vraiment les tâches domestiques. On en reconnaissait le caractère pénible, la monotonie…, on en demandait le partage avec les hommes et la prise en charge sociale (en particulier pour les soins à donner aux enfants dans les crèches), mais ces tâches n’étaient pas prises en compte comme travail, ni sur le plan économique, ni sur le plan sociologique. « La femme au foyer, de productrice qu’elle était, est devenue consommatrice ; elle n’est plus considérée comme une travailleuse, et ne l’est plus vraiment » écrivait alors Evelyne Sullerot3. On peut expliquer cette position en songeant que les femmes qui s’en faisaient l’expression appartenaient à la bourgeoisie intellectuelle où les tâches domestiques étaient encore en bonne part effectuées par des employées rémunérées à cet effet, et que le travail professionnel avait représenté pour elles une rupture, un renoncement à un certain mode de vie traditionnel qui se serait déroulé au foyer ; elles l’avaient vécu comme un choix opéré une fois dans leur existence entre travail et non-travail.

Tout au contraire, la deuxième grande vague du féminisme de notre siècle, celle des années 70, a rassemblé des femmes qui se sont efforcées de faire reconnaître les tâches domestiques comme un véritable travail extorqué gratuitement aux femmes, ces tâches comprenant même les soins aux enfants et les services sexuels4. Toute réflexion sur le travail des femmes à la fois le travail domestique (dont les intellectuelles ne sont plus guère dispensées), et le travail professionnel. On s’aperçoit que les deux sont inséparables et témoignent d’une certaine position sociale qu’occupent les femmes, dont on ne sait s’il faut aller jusqu’à l’énoncer en terme de « sexage », comme le fait Colette Guillaumin5, mais dont on est convaincu qu’elle ne se résume pas à l’assomption d’un certain « rôle sexuel », symétrique au rôle tenu par les hommes.

DÉPENDANCE MATÉRIELLE ET DÉPENDANCE AFFECTIVE

Ces derniers travaux ont parfois rencontré, mais sans l’aborder de front, un aspect qui me semble fondamental pour la compréhension de la position sociale qu’occupent les femmes dans nos sociétés, depuis l’avènement de la modernité à la fin du XVIIIe siècle, c’est celui de leur dépendance affective. J’entends par dépendance affective le fait de dépendre dans son existence et dans ses conditions d’existence de l’amour d’un autre, ici de l’amour d’un homme. Dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir a bien consacré un chapitre à « l’amoureuse » ; mais il s’agissait là d’un type de femme, et non des femmes contemporaines dans leur ensemble. Ce sont les groupes de parole constitués dans les années 70 qui ont mis en évidence la quotidienneté de cette dépendance, et l’ont pointée comme quelque chose n’allant pas de soi. Du coup, cette question a commencé à être débroussaillée dans un certain nombre d’ouvrages, ceux d’Elena Belotti, en Italie, ceux de Georges Falconnet en France ; elle n’a pas fait l’objet d’un traitement théorique, si ce n’est de la part de psychanalystes (surtout d’Eugénie Lemoine-Luccioni) qui font abstraction dans leur démarche de toute dimension sociologique et historique, et traitent l’homme et la femme comme des catégories éternelles et universelles, alors que nous posons en préalable que ce sont des catégories socialement construites. Seuls font exception les travaux de Nancy Chodorow aux Etats-Unis, et à un degré moindre, de Christiane Olivier, qui proposent un début d’articulation entre la perspective sociologique et la perspective analytique, mais ce, davantage à propos du maternage que de la dépendance amoureuse.

Les modes d’accomplissement de leurs travaux sociaux par les femmes (j’entends par là tout travail socialement utile, qu’il soit domestique ou professionnel) reflètent, en effet, une dépendance vis-à-vis des hommes qui va bien au-delà d’une dépendance matérielle : il s’agit d’une dépendance affective, émotionnelle, que sociologues et psychosociologues signalent, à l’occasion de leurs recherches, en passant trop rapidement sur l’étude de son origine et de sa nature.

Pendant longtemps a prévalu une explication rationalisante de cette dépendance, qui en faisait la conséquence de la dépendance matérielle des femmes, la recherche de l’amour des hommes par les femmes, avec son corrélat, la recherche de la possession des femmes par les hommes, découlant de l’état d’asservissement des femmes. C’est l’idée que développe la thèse classique de John-Stuart Mill, qui explique de la façon suivante comment les hommes obtiennent non seulement l’obéissance des femmes, mais l’empire sur leurs sentiments :

« Etant donné premièrement l’attraction naturelle entre les deux sexes, deuxièmement l’entière sujétion de la femme au mari puisque tous ses privilèges, tous ses plaisirs dépendent entièrement de la générosité ou de la bonne volonté de celui-ci et, étant donné enfin l’impossibilité où se trouve la femme de rechercher ou d’obtenir la considération, principal objet du désir humain, ni aucun autre objet de l’ambition humaine, ce serait un miracle si le désir de plaire aux hommes n’était pas devenu l’étoile polaire de l’éducation et de la formation de la personnalité féminine. Une fois en possession de ce moyen d’influencer profondément l’esprit des femmes, les hommes furent amenés par leur instinct égoïste à s’en prévaloir au plus haut degré pour les maintenir en servitude, en leur représentant la douceur, la soumission et l’abandon de toute volonté individuelle dans les mains de l’homme comme l’essence de la séduction féminine »6.

Il semblerait ainsi que l’asservissement affectif des femmes soit l’oeuvre des hommes, avec leurs « instincts égoïstes », les femmes le subissant passivement. On ne voit alors ni pourquoi cette dépendance affective des femmes se trouve liée à une angoisse des hommes et fait système avec elle, ni ce qui dans le désir des femmes les conduit à se laisser ainsi asservir. Ce n’est, me semble-t-il, que de manière métaphorique que l’on peut assimiler le groupe des hommes au tyran, et les analyses qui développent cette métaphore jusqu’au bout, si elles ont le mérite de la clarté, risquent, dans un second temps, de simplifier excessivement les problèmes7.

Pour revenir à une objection plus concrète, qui du reste s’adresse moins à J.-S. Mill qu’à d’autres8, si la dépendance affective n’est en somme que la face idéelle de la dépendance, on ne comprend pas pourquoi elle continue à se manifester quand cesse ou diminue la dépendance matérielle faisant obstacle à la recherche de l’indépendance économique, ou à l’investissement de l’activité professionnelle, avec ses prolongements politiques, syndicaux, etc.9

Un autre mode de vision réductrice et unilatérale de cette dépendance consiste à la rabattre sur la sexualité, comme si la prétendue « sexualité féminine » était une donnée de nature, antérieure à toute structure sociale, et ne concernant que les individus. Je ne puis, sur cette question que renvoyer au beau livre de Nancy Chodorow sur la reproduction du maternage, The reproduction of mothering, Berkeley, 1978, et la citer :

« Les psychanalystes continuent à attribuer une base biologique et instinctuelle à la division sexuelle du travail, à l’identité sexuelle (gender personality) et à l’hétérosexualité. Dans les écrits concernant l’appartenance à un sexe10 on a continué à voir dans les femmes des appendices de leur libido, on a continué à mettre l’accent sur la sexualité féminine, sur l’envie de pénis, sur le masochisme, la génitalité, la frigidité, bien plus que sur la relation d’objet et le développement du moi » (p. 54).

Une étude particulièrement significative met en valeur l’incidence de la dépendance affective des femmes sur leurs attitudes par rapport au travail. Elle a été effectuée en 1964, par la psychologue Martina Horner, sur des diplômés en droit, hommes et femmes, de Harvard. Cette étude, bien que déjà ancienne, se trouve souvent citée, en particulier dans le Rapport de 1975 sur Le rôle des femmes dans l’économie de I’OCDE, et dans un article paru dans Signs, 1976 (vol. I, 4) et signé par David Tresemer, article qui a pour titre : Do women fear success ? Martina Horner a montré que les femmes en tant que groupe, se formaient des images considérablement plus négatives des femmes ayant réussi que des hommes ayant réussi dans des domaines identiques. Une jeune fille ayant réussi plus brillamment que son petit ami est supposée être rejetée par son entourage, ne plus être aimée, être anormale, non féminine, perdre ses relations amoureuses11. Les experts de l’OCDE en concluent que « les filles et les femmes sont excessivement préoccupées par le mariage »12 et qu’elles ressentent un conflit entre leur travail et leur rôle au foyer, conflit que les hommes n’éprouvent pas. Les experts de I’OCDE attribuent donc à la vocation matrimoniale et maternelle des femmes cette crainte devant la réussite professionnelle, ce que confirme la suite du rapport13. Il n’était pourtant pas question de maternité dans l’étude de Martina Horner, mais de rejet ou de non-rejet par les autres, ou plutôt de la crainte du rejet par les autres, rejet amical, mais surtout rejet amoureux, dès lors qu’une femme investit sa profession de manière à y réussir mieux (ou aussi bien) que son partenaire14. Réussir brillamment, d’après les réponses recueillies par Martina Horner, c’est risquer de ne pas se marier. Mais est-il légitime de prétendre que les femmes ne désirent se marier, ou vivre en couples stables, que pour avoir des enfants ? C’est tout à fait invraisemblable.

Les hommes ne connaissent pas le conflit travail/vie privée que ressentent les femmes. Ce qu’ils attendent du rapport amoureux aux femmes est à la fois la prise de possession, la peur de l’absorption, et la recherche de la réassurance (je parle ici de façon schématique, rapide, et par ouï-dire), ce qui n’est ni simple, ni toujours facile à vivre, mais qui, de toute manière, ne constitue pas, sauf dans de rares périodes de crise, le centre de leur vie. D’où une dissymétrie dans les sentiments et les rapports amoureux des hommes et des femmes, dissymétrie qui pour les femmes fait constamment problème, et qu’on ne peut refuser d’analyser, soit en affirmant que les hommes sont incapables d’amour (tout comme Freud disait que les femmes sont incapables de sublimation), soit en ramenant le conflit affectif des femmes à la sempiternelle question de la maternité.

J’ai insisté ailleurs sur la nécessité qu’il y avait, à mon sens, à aborder cette question en termes sociologiques15, en utilisant une méthodologie qui pourrait être celle de l’anthropologie sociale. Une telle méthodologie envisagerait à la fois, dans leur imbrication, la sphère du public et celle du privé (famille nucléaire et rapports de production capitalistes, par exemple), le vécu individuel et le social (relations affectivo-sexuelles… et division du travail, par exemple) l’imaginaire, le symbolique, le politique, sans établir de relation de causalité univoque entre ces instances ; il faudrait se souvenir aussi que non seulement la manière dont on pense et dont on agit, mais celle aussi dont on sent, dont on aime, dont on souffre, dont on rêve, est sociale, c’est-à-dire prise dans une structure collective ; elle doit donc être étudiée aussi comme telle16.

Que l’on me permette de reprendre ici quelques-unes de mes conclusions ; elles concernent toutes la non-symétrie des sentiments amoureux chez les hommes et chez les femmes, selon du moins le modèle dominant auquel se conforment, dans leur grande majorité, les valeurs, les normes et les comportements, dans l’Occident contemporain. Les conditions dans lesquelles la plupart des femmes ont été élevées depuis leur plus tendre enfance, les discours qu’elles entendent ou qu’elles lisent, les images qu’elles voient, font qu’elles attendent qui les aimera (le Grand Amour, le Prince charmant)17, que cette attente rythme leur vie, et que de l’amour de cet homme miraculeux, elles attendent (toujours) leur identité, identité de personne et identité de femme. En retour, et pour mériter cet amour qui leur donne existence18, elles font don d’elles-mêmes, dans l’abnégation, le dévouement, et parfois la douleur.19 Le comportement amoureux des hommes ne correspond à aucun de ces traits20.

Cette dissymétrie par rapport au sentiment amoureux est difficilement reconnue. Sans doute parce que les hommes ont eu le privilège du discours amoureux, comme de tout discours, et que ce discours amoureux où la femme est d’abord objet, même si c’est objet de passion ne tient pas compte de cette dissymétrie qui, dans un premier temps, servirait plutôt les intérêts des hommes21. Mais nous savons que les discours idéologiques (et le discours amoureux des hommes est aussi – mais pas exclusivement – du discours idéologique) expriment en même temps qu’ils masquent et justifient des rapports réels de domination. Si nous savons à peu près maintenant quels sont les rapports réels que masquaient les discours des hommes, nous savons encore mal quels sont les effets produits par ces discours et comment ils opèrent22. C’est l’une des questions que je voudrais soulever ici.

Dans un des grands textes classiques de la sociologie, Le Suicide, Durkheim avait suggéré que la situation des hommes et des femmes n’était peut-être pas symétrique puisque le mariage protégeait les hommes du suicide, alors qu’il y exposait les femmes, et que les hommes tiraient un bénéfice beaucoup plus net de l’institution du mariage que les femmes23. Mais plus tard, l’Ecole fonctionnaliste avait ignoré cette remarque, qui conduit à la question sacrilège de savoir pourquoi les femmes acceptent donc de se marier, et Parsons avait fait date en présentant la famille comme une unité, dans laquelle l’homme remplit une fonction instrumentale, tandis que la femme remplit une fonction émotionnelle, les deux étant symétriques et complémentaires24.

L’analyse de la famille, comme celle d’une microsociété où règnent la division sexuelle du travail et l’exploitation, a fait voler en éclats cette théorie. Cependant les familles subsistent et se perpétuent, ce qui a pu conduire certains à s’interroger sur les limites d’une analyse des rapports intrafamiliaux, ou intersexuels, sur le modèle des rapports de production, et en particulier des rapports de production capitalistes. Dans un texte qui prête à réflexion et où il tente de dépasser cette difficulté, l’économiste américain Kenneth Boulding suggère d’analyser les échanges intrafamiliaux en terme de réciprocité : « Tout ménage implique une certaine réciprocité entre ses membres »25. C’est donc que ne s’y déploie pas une division du travail où se séparent exploiteurs et exploités, ou, en tout cas, dominants et dominés. L’échange amoureux participe de cette réciprocité. Dans nos sociétés où les mariages sont censés être des mariages d’amour, on peut nommer amour la « bienveillance réciproque »26. Donc l’économie domestique relèverait d’un type particulier d’économie, caractérisé par l’échange réciproque, et l’amour entrerait dans cet échange. Certes, Kenneth Boulding n’adhère pas à l’idée dénoncée par Margrit Eichler, selon laquelle, dans les couples, « l’amour romantique compense le manque de pouvoir des épouses »27 et permet d’obtenir légitimement travaux domestiques et renonce- ment à une réalisation extérieure à la famille. Mais il pose le principe d’une réciprocité qui va de l’échange des services à celui des sentiments. Les deux membres du couple se trouvent d’ailleurs désignés dans cet article par les lettres A et B, comme s’il s’agissait d’entités interchangeables, et non d’un homme, occupant sa position d’homme, et d’une femme, occupant sa position de femme. « Si le bien-être de A s’accroît lorsqu’il perçoit un accrois- sement du bien-être de B, A est bienveillant à l’égard de Β »28. K. Boulding fait cependant peut-être allusion à la dépendance affective des femmes, quand il parle du « piège du sacrifice » dans lequel peut tomber le membre d’un groupe, et ici, d’un ménage, quand les termes de la réciprocité sont défavorables. Là encore, il n’est pas dit si c’est l’homme ou la femme qui tombe dans ce piège, et de toute manière, il semble que ce soit là un accident exceptionnel. Les hommes et les femmes sont donc ici aussi censés s’aimer d’un même amour. Même s’il tente de prendre en compte « économiquement » la dimension affective des relations inter-sexuelles, K. Boulding ne voit pas la dissymétrie qui les caractérise.

On reconnaît maintenant, il est vrai, que l’amour, tel que nous le connaissons, l’amour dit « romantique » qui trouve son accomplissement dans le couple, institutionnalisé ou non par le mariage, est un sentiment situé socialement et historiquement29. Il ne s’agit d’un affect ni éternel ni universel30. Cependant, l’historien Edward Shorter, qui a beaucoup fait pour le développement cette idée, présente l’apparition de l’amour conjugal, du mariage par amour et accompagné d’amour, comme un progrès de la civilisation occidentale (tout comme Herbert Spencer, le père de l’évolutionnisme sociologique, voyait dans le mariage un progrès moral par rapport à la polygamie). Il n’envisage jamais les positions divergentes qu’occupent les hommes et les femmes dans ce type d’union (positions divergentes dans l’espace : les hommes dehors, les femmes dans les maisons31, positions divergentes dans le désir…), ni la dissymétrie dans le désir entre les deux membres du couple (le mariage d’amour accompagné d’enfants devenant l’aboutissement et le centre de la vie des femmes, alors qu’il n’est qu’un épisode de l’existence des hommes), ni même l’envers de cette institution (la prostitution, l’adultère et, pourquoi pas… la névrose). On commence, en outre, depuis quelques temps à réaliser que ce « progrès » est porteur de contradictions internes, et qu’en particulier, il mine ce qu’il devait assurer, à savoir le mariage32.

LA PRODUCTION DU SENTIMENT AMOUREUX

Parce qu’il est daté historiquement, parce qu’il est situé culturellement33, nous pouvons assurer que le sentiment amoureux un phénomène social, phénomène produit dans certaines conditions et sous certaines formes. Dans son livre célèbre, L’amour et l’Occident, Denis de Rougemont montrait comment, à partir du XIIe siècle les femmes devenaient objets d’amour. Cependant, il est bien clair que ce n’étaient point les femmes réelles qui étaient aimées là – les femmes réelles étaient l’objet de viols et de tractations -, mais quelque chose d’eux-mêmes que les hommes projetaient sur elles. A partir de la fin du XVIIIe siècle, on va leur imposer, de façon de plus en plus générale, de devenir aimantes, c’est-à-dire sujets de l’amour, mais là encore, selon des schémas qu ne seront pas ceux de leur propre désir mais de celui des hommes, et en particulier, on leur demandera, au nom de cet amour qu’elles devront éprouver, de consacrer leur existence à leur foyer, à leurs enfants, au bonheur de leur époux, tout autre activité devenant suspecte, et étant vécue avec la plus extrême culpabilité. Au nom de l’amour, les femmes seront enfermées dans les maisons et les hommes iront déployer leur activité à l’extérieur.

Le langage amoureux devient peu à peu féminin ; les hommes s’exprimant en termes de pouvoir et de sexe, l’amour est du domaine des femmes34, et leur tâche la plus importante, même si cela demeure une préoccupation secrète (elles avouent davantage l’amour des enfants que la recherche de l’amour d’un homme). Avec l’arrivée du XXe siècle, c’est comme si une porte s’était refermée : les femmes sont désormais censées vivre dans l’attente – toujours, ou presque – insatisfaite, de l’amour de l’homme. Attente constamment renouvelée et déçue35, et en fonction de laquelle s’organise la plus grande partie de leur vie. On rend les femmes occidentales affectivement dépendantes, comme on rendait les Chinoises dépendantes dans leur motilité, en comprimant leurs pieds dès la naissance. Cette dépendance, on l’a vu, n’est pas le simple reflet de la dépendance matérielle, mais l’entretient et la perpétue. Comment donc ce sentiment, qui est à la fois celui de l’attente du « grand amour » et de ses manifestations, et celui d’un vécu quasiment sacrificiel de la relation amoureuse dans la soumission au désir de l’autre, est-il produit ?

Si la maternité a, pendant très longtemps, conditionné la reconnaissance de l’existence sociale des femmes, l’amour leur a ensuite donné droit à une histoire, sinon à l’Histoire. Passée l’époque des saintes puis des reines, c’est en tant qu’aimées ou qu’amoureuses que les femmes obtiennent qu’il soit parlé d’elles, que leur existence soit objet de récit, ce qui apparaît avec le roman. Le roman fait des femmes des créatrices et des héroïnes, même si c’est au péril de leur vie, car les héroïnes de roman, même si elles ne sont pas vouées à la mort comme les héroïnes d’opéras, finissent souvent tragiquement336. Du reste, le roman est considéré comme un genre littéraire féminin, même si certains romans parlent d’hommes, et s’il y a des hommes lecteurs de romans. Il n’est donc pas étonnant que le roman se développe dans la bourgeoisie, en même temps que la norme du mariage d’amour. Aimer, même en souffrant, c’est sortir de l’ombre et de l’anonymat, et avoir la possibilité de s’identifier à une héroïne dont on a lu l’histoire. Le roman-photo prend le relais social du roman noble et étend ses effets à l’ensemble de la société37. On peut commencer à comprendre comment les femmes ont pu désirer entrer en masse dans l’aventure amoureuse. Mais le sentiment auquel elles se livraient alors ne pouvait être vécu sous une forme gaie, ludique, heureuse et non aliénée, parce qu’il s’inscrivait dans des relations de domination fortement établies qu’il permettait de masquer en postulant une pseudo-égalité38, et en prétendant renverser les rapports de possession39, ou tout au moins les équilibrer.

Même si on lie l’apparition du sentiment amoureux tel que nous l’avons décrit, à celle de la norme du mariage d’amour, il faut bien constater que cette structure affective n’a cessé de se reproduire, en dehors du mariage et parfois même contre lui40. On peut dire qu’elle est devenue partie intégrante de la personnalité féminine, et elle est cultivée et entretenue comme telle, avec d’abord l’éducation qui est donnée aux petites filles, puis avec l’ensemble des messages culturels destinés aux femmes. Il faut ajouter que les hommes, du fait de leur propre mode de socialisation et d’acculturation, attendent des femmes ce genre de structure affective, même si, dans le même temps, ils la déplorent. Les femmes y trouvent donc une voie d’accès, et balisée, à l’autre sexe.

Psychanalystes et psychologues ont montré comment, dans leur prime éducation, et en particulier dans le rapport qu’elles entretenaient à leur mère, les petites filles apprenaient à se vivre comme des êtres incomplets, qu’il était difficile d’aimer, et qu’on ne pouvait aimer que si elles se dévouaient aux autres, etc.41. On manque encore cependant d’analyses suffisamment fines et précises qui montreraient, comment, à travers les événements de la vie quotidienne, les petites filles sont empêchées de se reconnaître elles-mêmes comme femmes (sans doute par l’assimilation de la féminité à la maternité), et sont empêchées de faire prévaloir leurs désirs propres, ceux qui les porteraient vers le vaste monde, et non vers l’espace confiné des maisons, où elles se font enfin aimer, en servant.

Cette première empreinte se trouve renforcée tout au long de la vie des femmes, on l’a vu à propos des contenus romanesques. Il faudrait regarder de près quels sont les effets, voulus ou non, de la presse féminine, du cinéma, de la publicité, des différents messages portés par les médias (radio, télévision…), sur la production du sentiment amoureux. Il existe tout un univers, celui de la culture féminine, jamais envisagé comme un ensemble, mais clairement reconnu comme tel par les hommes (c’est à la fois une sous-culture et une culture-tabou), dans lequel, entre autres choses, s’entretient et se perpétue le sentiment dont j’ai tracé la configuration.

Prenons l’exemple des chansons d’amour ou, de manière plus générale, de l’amour dans les chansons, chansons que l’on fredonne pour leur rythme, leur mélodie, dont on répète les paroles en se rendant, le sachant à peine, perméable aux messages qu’elles véhiculent, messages qui ne sont pas nouveaux, mais réitèrent les mêmes agencements de désirs. Lorsque ces chansons sont chantées par des hommes, qui trouvent là l’occasion de verbaliser des affects ou des désirs dont l’expression leur est en temps normal interdite, elles les présentent dans des situations de passivité, d’attente qui sont celles que sont censées vivre les femmes dans la réalité de leur position sociale (depuis le Ne me quitte pas de Brel, jusqu’au

Love me tender d’Elvis Presley, ou au « Sur ma vie, je t’ai juré un jour, de t’aimer jusqu’au dernier jour de jour de mes jours » d’Aznavour). En outre, les chanteurs parlent des hommes réels dans la vie des femmes réelles, n’expriment que très rarement (dépendance, disponibilité, etc.). On fait vivre aux femmes qui écoutent ces chansons (on sait que les « fans » des chanteurs sont presque toujours des femmes) – mais aussi elles prennent plaisir à vivre – , sur un mode quasiment hallucinatoire, des situations qui ne seront jamais les leurs, mais auxquelles elles s’imagineront pouvoir accéder, en y consacrant l’essentiel de leur énergie. Ces situations, qui se trouvent aussi présentées dans les romans-photos, la publicité, etc., sont celles où se trouve enfin réalisé leur rêve de « Prince charmant », comme si ce rêve était réalisable. Quand c’est aux femmes que l’on fait chanter l’amour, elles le font le plus souvent sous la forme de la passivité, de la plainte, de l’attente (« J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour… »), et même de la « jouissance masochiste ». Donc, d’un côté on présente aux femmes l’attente et la souffrance amoureuses comme leur lot commun, et de l’autre, on entretient chez elles le rêve du bonheur amoureux si parfait qu’il se suffit à lui-même, et qu’il est voué à l’éternité. Ces deux aspects ne sont contradictoires qu’en apparence, car seule l’espérance du bonheur permet de supporter la souffrance actuelle.

DÉPENDANCE, DISSYMÉTRIE, DIFFÉRENCE

Un dernier problème demeure : dépendance matérielle et affective, dissymétrie dans les relations amoureuses marquent, dans notre univers socioculturel, la différence des sexes, au point de passer pour l’expression « naturelle » de cette différence. Le désir (hétérosexuel, puisque lui seul apparaît dans la norme) ne saurait passer que par l’acceptation de la dépendance. Percevoir dans la relation hétérosexuelle une dépendance dissymétrique et la mettre en cause équivaudrait à refuser la relation de désir et de séduction42, ou même à manifester tout bêtement la fameuse « envie du pénis » avec celle du « partage du phallus », en refusant la différence des sexes. Il est vrai qu’il nous est difficile d’imaginer sur quel autre mode affectif pourrait être vécue la relation entre les sexes, à tel point que nous avons tendance à projeter nos sentiments sur ces relations vécues dans les sociétés du passé, ou dans d’autres cultures. Mais sociologues, anthropologues et historiens sont là pour montrer que la différence des sexes se signifie de manière fort diverse d’une société à l’autre. Même si toutes les sociétés connues peuvent être dites « patriarcales »43, la domination des hommes sur les femmes par quoi s’est toujours aussi marquée la différence, peut s’y exercer à des degrés très divers et revêtir les formes les plus variées. Quand cette domination s’exerce sous la forme de la production de la dépendance affective, l’idée égalitaire a émergé, empêchant désormais de poser que les femmes appartiennent à une forme inférieure d’humanité : Gondorcet triomphe d’Aristote, mais lentement et avec bien des hésitations et des retours en arrière.

Certains et certaines ont cherché à mettre en pratique, au plus profond de leur vie quotidienne, cette égalité des sexes proclamée dans son principe. On a vu apparaître peu à peu, depuis la deuxième vague du féminisme, des comportements marginaux dont on peut se demander s’ils serviront de nouveaux modèles44, et qui sont interprétés comme allant dans le sens d’une dé-différenciation, ou en tout cas d’une moindre différenciation des comportements propres à chaque sexe. Ces comportements ont ceci d’original qu’ils ne se manifestent plus seulement dans des revendications égalitaires émises par des femmes, mais dans la mise en cause de l’image dominante de la virilité. Jusqu’à une période récente, on s’est en effet représenté la dé-différenciation des rôles sexuels comme l’adoption par certaines femmes du modèle masculin : cela aboutissait à s’habiller en homme et à fumer le cigare, comme George Sand ou Madeleine Pelletier45, à mettre l’activité professionnelle au centre de son existence, à revendiquer la participation à la vie politique. Seul un petit nombre de femmes pouvait se permettre une conduite aussi marginale, car les autres devaient continuer à assurer les tâches de la reproduction. Les modèles masculin et féminin restaient donc parfaitement en place, et le modèle masculin en sortait même fortifié. On peut, mutatis mutandis, établir une analogie entre ces femmes et les berdaches des sociétés amérindiennes46. La modification des rôles sexuels à laquelle on assiste en ce moment va dans un sens tout différent, et passe d’abord par un investissement du. champ du privé. Certains nommes effectuent, à l’intérieur de groupes hétérosexuels, les tâches traditionnellement réservées aux femmes (travaux domestiques, soins aux enfants…), s’efforcent d’établir des relations vraiment égalitaires et de rompre les vieux interdits, en parlant entre eux de leur vécu le plus intime.

On peut se demander si ces comportements d’une modification importante de la cellule familiale, avec l’adoption de modes de vie divers (solitaires, en familles mono-parentales, communautaires, etc.), aboutissent, comme ils le souhaitent, à la fin de la dépendance et de la dissymétrie amoureuse. Il est beaucoup trop tôt, et les expériences sont trop limitées, pour qu’une réponse puisse être apportée à cette question, qui du reste ne se trouve pas posée dans les groupes d’hommes, groupes d’hommes qu’il s’agit. On peut aussi des modes à venir d’identification sexuelle, si les comportements marginaux auxquels il vient d’être fait allusion se généralisaient. C’est que, jusqu’à présent, l’identification sexuelle s’est faite d’une part à partir de la prise en charge d’un certain nombre de tâches (préparation et gestion de l’alimentation, élevage des enfants, pour les femmes, par exemple, etc.), et d’autre part, comme on l’a vu, à partir aussi de la dissymétrie amoureuse et de la dépendance affective des femmes, avec tout ce qui en dérivait dans le rapport au corps, le soin aux vêtements, etc.

Il est bien possible que l’on assiste en ce moment à une modification importante des rôles sexuels, et à un certain investissement par les hommes des relations privées. Mais quand André Gorz suivant Marcuse affirme que dans le « prolétariat postindustriel, les qualités et valeurs féminines deviennent communes aux hommes et aux femmes »47, il ne s’appuie sur aucun argument sérieux. Quand il dit aussi, s’accordant à Marcuse, que « le socialisme postindustriel (…) sera féminin ou ne sera pas »48, il sous-entend une définition du féminin que bien des femmes récusent, et qui, de toute façon, on l’a vu, est un construit socio-historique, et il oublie cette peur du féminin que manifestent les hommes49. S’il veut seulement par là exprimer la valeur qu’a pour lui le repli sur le privé, on peut lui rétorquer que ce repli dérive d’un désinvestissement du social et de l’histoire, sur lesquels les individus ont le sentiment d’avoir de moins en moins de prise. L’investissement croissant du privé va, non pas à contre-courant, mais exactement dans le sens de la rupture des anciens liens communautaires transversaux aux familles, qui est allée en s’accentuant depuis les débuts du capitalisme50, et qui s’est manifestée entre autres par l’apparition et la valorisation de l’intimité familiale, et de tout l’ensemble des rôles, des modèles et des normes qui s’y rattachent, comme on l’a vu plus haut. Qualifier comme le font Marcuse, Alain Touraine cet investissement de « féminin qu’il concerne d’abord les femmes, dont le domaine reste bien le privé, la douceur, la tendresse, la gratuité51, en somme, tout ce qui culmine dans le sentiment amoureux, dont ce discours pseudo-révolutionnaire et néo-saint-simonien gomme les ombres et les douleurs. Il semble donc que les comportements marginaux et l’exploitation théorique qui en est faite n’ont guère atteint le sentiment amoureux sous la forme particulière dans laquelle il se trouve produit dans l’Occident contemporain, et qui y marque la place des femmes.

Sonia Dayan-Herzbrun

Source : Cahiers Internationaux de Sociologie, NOUVELLE SÉRIE, Vol. 72, HABITER, PRODUIRE L’ESPACE (Janvier-Juin 1982), pp. 113-130

Published by : Presses Universitaires de France

Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40689998

Accessed: 30-10-2016 09:04 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content in a trusteddigital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship. For more information aboutJSTOR, please contact support@jstor.org. Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available athttp://about.jstor.org/terms

Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Cahiers Internationaux de Sociologie

This content downloaded from 193.54.110.35 on Sun, 30 Oct 2016 09:04:16 UTC

All use subject to http://about.jstor.org/terms

.

De l’auteure :

Introduction : Féminisme, politique et nationalisme dans le monde arabe, introduction-feminisme-politique-et-nationalisme-dans-le-monde-arabe-sonia-dayan-herzbrun/

Note de lecture de cet ouvrage : pour-un-veritable-universalisme-prenant-en-compte-la-totalite-des-rapports-de-domination-condition-sine-qua-non-dun-internationalisme-authentique/

Agir politique et citoyennetés des femmes au tournant des révolutions arabes in Sous la direction de Gaëlle Gillot et Andrea Martinez : Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes, autonomie-et-investissement-de-lespace-public/

SALAM : Les féminismes pluriels, un antidote à l’islamophobie et au racisme, salam-les-feminismes-pluriels-un-antidote-a-lislamophobie-et-au-racisme/

Sous la direction de Patrick Cingolani, Federico Tarragoni et Etienne Fassin : L’Etat corrompu, Tumultes n°45, la-vivacite-de-lexigence-democratique-et-la-reinvention-necessaire-de-la-politique/

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun, Nicole Gabriel et Eleni Varikas : Tumultes N°23 : Adorno critique de la dominations. Une lecture féministe, le-travail-theorique-comme-partie-constitutive-de-laction-politique/

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun et Maurice Golring : Tumultes N°11 : Appartenances et ethnicité, le-sceau-est-arbitraire-et-pourtant-le-groupe-est-reel/

Sous la direction de Sonia Dayan-Herzbrun : Edward Said théoricien critique, Tumultes N°35, cet-etranger-qui-peut-me-parler-de-moi-meme-mieux-que-moi/

1 Cf., par exemple les ouvrages de Madeleine GUILBERT, et en particulier sa thèse : Les fonctions des femmes dans l’industrie, Paris, 1966, ou bien, mais il s’agit déjà de vulgarisation, le livre d’Evelyne SULLEROT, Histoire et sociologie du travail féminin, Paris, 1968.

2 A. KOLLONTAÏ, Conférences sur la libération des femmes. Paris, 1979, p. 249.

3 E. SULLEROT, Histoire et sociologie du travail féminin. Paris, 1968, p. 23.

4 Sur ce point a été décisif l’article de Christine DELPHY, L’Ennemi principal, paru en 1970, dans Partisans, n° 54-55.

5 Ce terme désigne « l’appropriation d’une classe de sexe par l’autre. Rapport qui concerne l’ensemble des deux classes et non une partie de chacune d’entre elles comme pourrait le laisser croire la considération du seul contrat matrimonial », Questions féministes, 2, p. 21.

6 John-Stuart MILL, L’asservissement des femmes, traduction de M.-F. Gachin, Paris, 1975, p. 76.

7 Je pense en particulier à Colette GUILLAUMIN qui, posant que « la classe des hommes dans son ensemble s’approprie la classe des femmes dans sa totalité et dans l’individualité de chacune » et que, d’autre part, « chacune des femmes est l’objet de l’appropriation privée par un individu de la classe des hommes », considère que seul « un imaginaire fou nous fait surmonter le fait de notre appropriation par une panoplie de fantasmes qui soutiennent le rêve de notre indépendance (…). Et pour nous aider à cultiver ce fantasme et à nous faire avaler sans réagir cette relation (…) tous les moyens sont bons. Même les histoires. Depuis la passion jusqu’à la tendresse » (art. cité, pp. 27-29).

8 Cf. par exemple E. SULLEROT, Histoire et mythologie de l’amour, Paris, 1974.

9 Il est bien vrai que la conformité au modèle maternel joue aussi beaucoup dans cette attitude des femmes. Mais d’une part, cette question a été largement traitée, et de l’autre il me semble que si les femmes investissent aussi massivement la maternité, c’est qu’elles y recherchent des satisfactions qu’elles pensaient trouver dans les relations de couple, et dont elles portent le deuil.

10 L’anglais possède deux mots pour désigner le sexe, le premier sex, qui concerne l’activité sexuelle, l’autre gender qui désigne le genre (masculin ou féminin), et donc l’appartenance à un sexe, avec les comportements qui ν sont afférents, ce qui facilite l’expression et la conceptualisation.

11 Les 88 jeunes gens et 90 jeunes filles qui se soumettaient à l’épreuve proposée par Martina Horner avaient à commenter en quatre minutes le cas suivant : « A la fin des examens du premier trimestre, Anne, dont le petit ami John suit les mêmes études qu’elle, se trouve en tête de sa classe, en faculté de médecine. » M. Horner dégage dans les réponses qu’elle a recueillies trois séries de thèmes pouvant indiquer la crainte de la réussite : « a) Le rejet social, ou la crainte de perdre ses amis, comme résultat du succès, indiqués par des phrases telles que : tout le monde l’envie et la déteste, Anne n’a pas de petits amis, ses camarades de classe la persécutent ; b ) L’intériorisation de la crainte, et des affects négatifs, causés par ce succès : Anne se sent coupable, malheureuse, non féminine, anormale, etc. ; enfin c) Des réponses bizarres et excessivement hostiles, ne tenant même pas compte de la formulation précise du cas : Anne arrive en tête, mais son petit ami la précède ; Anne est un code, qui désigne en fait un groupe d’étudiants en médecine. »

Deux citations permettent d’illustrer le type d’histoires à avoir été écrites :

– Anne se sent coupable… Elle finira par avoir une dépression nerveuse, et par quitter la faculté de médecine ; elle épousera un jeune médecin plein d’avenir.

– C’est vraiment par hasard qu’Anne a été reçue première, parce qu’en fait, elle ne souhaitait pas vraiment faire d’études de médecine (cité d’après David TRESEMER, Do women fear success ?, Signs, 1976, vol. I, 4, p. 864)

12 Rapport OCDE, 1975, p. 123.

13 « Ce conflit de rôle se manifeste dans la « culpabilité » que ressentent beaucoup de femmes du fait qu’elles travaillent, surtout si ce travail se traduit par du temps pris loin de leurs enfants pendant la journée ou par la nécessité de les confier à autrui. L’idée qu’une pleine mise en valeur personnelle est « mauvaise » pour les femmes, le manque de confiance des femmes en leurs propres possibilités, et leur réticence à se saisir des chances de promotion ou à assumer des postes dotés de larges responsabilités ou d’une autorité de supervision, ainsi que leurs propres attitudes négatives à l’égard des supérieurs ou des patrons-femmes sont également des produits de ce conflit » (ibid.).

14 On pourrait m’objecter que je ne parle que d’investissement dans la profession ou de réussite professionnelle, alors que dans les faits, les femmes occupent les emplois les moins qualifiés, les moins intéressants. Mais n’est-ce pas aussi parce qu’il leur a été interdit, et qu’elles se sont interdit, d’accorder valeur à leur travail.

15 Pour une sociologie du sentiment amoureux, communication au Colloque de la Société française de Sociologie, 1980 (sous presse).

16 Ce que je propose ici est dans le prolongement des recherches de l’Ecole française de Sociologie, avec les travaux sur la Mémoire collective de M. HALBWACHS, mais surtout avec ceux de Marcel MAUSS, qui échappe au reproche de « sociologisme » que l’on pourrait faire à HALBWACHS, en articulant le concept de phénomène social total et celui d’Homme total. Les travaux récents de Pierre BOURDIEU sur le goût montrent que le choix de l’objet du goût est fonction de l’appartenance de classe. Je pense, quant à moi, qu’il faudrait étudier la structuration sociale du désir même.

17 La configuration de cette attente se trouve bien dessinée dans le livre de Georges FALCONNET. Le Prince charmant, Paris, 1973.

18 Fort nombreux sont les textes où les femmes assimilent la perte ou l’absence d’amour à la mort. L’un des meilleurs, mais écrit lui, au second degré, est la Prosopopée de la Féminité qu’imagine Eugénie LEMOINE-LUCCIONI : Ainsi donc, la Féminité parle et elle dit : « Je suis faible ; un rien me fait trembler. Je suis le don faite femme. Je ne m’appartiens pas. Sans toi je ne suis rien. J’attends tout de toi. Surtout ne t’éloigne pas. Quand tu n’es pas là, je ne vis plus. Je serai comme tu voudras, belle, enfantine, mais aussi passionnée. Je serai ta maîtresse, ton épouse, ta soeur et ta mère, tout ensemble, et même ton amie. Mais à la condition que tu m’aimes » (Partage des Femmes, Paris, 1976).

19 On m’objectera que toute la tradition romantique lie l’amour à la souffrance et à la mort. Mais l’amour impossible ne l’est pas de la même manière pour les nommes et pour les femmes. Les hommes souffrent de l’impossibilité d’obtenir la femme idéale, les femmes d’être aimées comme elles souhaitent l’être. Par ailleurs, on est en droit de se demander si le héros romantique n’est pas l’expression marginale d’une norme essentiellement féminine, je veux dire valable pour les femmes

20 Voir là-dessus G. FALCONNET et N. LEFAUCHEUR, La fabrication des mâles. Paris, 1975, notamment les pages 84-126.

21 Je rappelle, mais faut-il le faire, que par hommes et femmes, je ne désigne pas des catégories universelles, mais des types de conduites, par lesquelles se manifeste dans notre société (dont la configuration actuelle apparaît à peu près à la fin du XVIIIe siècle, avec ce que l’on peut appeler la modernité), l’appartenance à l’un des deux sexes, toutes les variantes autour de ces types étant possibles.

22 Il est loin d’être facile de se livrer à ce travail. S’agissant de 1’érotisme, question voisine de la mienne, Anne-Marie DARDIGNA a, dans Les Châteaux d’Eros (Paris, 1980), analysé le contenu d’un certain nombre de romans noirs érotiques, mais elle n’a pas essayé de traiter de l’effet de ces textes (ce n’était pas son propos), et elle ne s’est pas non plus interrogée sur ce que ces textes représentaient du discours et de l’imaginaire masculins dominants.

23 E. DURKHEIM. Le Suicide, nouv. éd., Paris, 1969, pp. 302-311.

24 Voir en particulier Talcott PARSONS, The Social System, New York, 1964, et Talcott PARSONS and Robert F. BALES, Family, Socialization and Interaction Process, New York, 1955.

25 Kenneth Ε. BOULDING, Réciprocité et échange : l’individu et la famille dans la société, dans Les Femmes et la Société marchande, sous la direction d’A. Michel, Paris, 1977. p. 22.

26 Ibid., p. 30.

27 Margrit EICHLER, Power, dependency, love, and the sexual division of labour, dans Women’s Studies International Ouarterly. 1981. vol. 4. p. 214

28 Op. cit., p. 31.

29 J’ai développé ce thème dans une communication au colloque du CLEF, à Lyon, en décembre 1980, et intitulée L’amour et la morale de l’histoire (à paraître).

30 Au XIe siècle amor désigne exclusivement le désir masculin, fait observer Georges DUBY, dans Le chevalier, la femme et le prêtre, Paris, 1981, p. 18. Un siècle plus tard, un traité religieux De l’amour s’achève sur la réprobation de l’amour conjugal : « L’amour ne peut développer ses formes entre deux conjoints, car les amants se font mutuellement largesse de tout, gratuitement, sans raison de nécessité, alors que les conjoints sont, par devoir, tenus d’obéir à leur volonté mutuelle et à ne se refuser en rien » (ibid., pp. 229- 230).

31 Bien sûr, quand se développa la norme au mariage d’amour et de l’amour maternel, nombreuses étaient les femmes à travailler hors de leur foyer. Mais elles étaient l’objet de discours culpabilisateurs et moralisants (cf. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L’amour et la morale de l’histoire).

32 Louis Roussel établit, par exemple, a quel point l’investissement de l’affectivité dans le mariage fait monter le taux de divortialité.

33 Voir là-dessus Robert BRAIN, Amis et amantes, Paris, 1980, mais l’auteur ne donne pas la source de ses informations.

34 Ce qui se marque aussi dans l’évolution du mouvement ouvrier, où l’on passe des mouvements utopistes de la première moitié du XIXe siècle, avec tout un rêve de communauté et d’amour, et des participations féminines non négligeables, au discours rationaliste, scientiste et « viril » des divers courants marxistes.

35 Georges FALCONNET, dans Le Prince charmant, nous apprend que les 31 femmes interviewées par lui « avaient cru à l’existence du grand amour » et que « la presque totalité d’entre elles y croyait encore » (p. 24). Il énonce ensuite neuf aspects essentiels de ce qu’il qualifie de mythe, car l’idéal du grand amour apparaît comme une entité inaccessible et invivable. Je résume ces neuf aspects :

1) Le grand amour est la chose la plus souhaitable et la plus merveilleuse de la vie.

2) II est prédestiné.

3) II est unique, et ne peut exister qu’une fois dans la vie.

4) II se confond avec le mariage et la famille dans leur forme actuelle, et obéit à un idéal monogame strict.

5) II dure toute la vie, et parfois même éternellement.

6) II est exclusif, fondé sur la possession. Il est également absolu et total. La jalousie prouve son existence.

7) II est d’abord platonique, et subordonne plus tard le physique au moral.

8) II est personnalisé par le Prince charmant et ses dérivés.

9) Par la suite, il balance entre la passion et la sécurité.

J’ajoute, ce que ne note pas Falconnet, que l’obtention de ce grand amour, comme celui de la grâce divine, nécessite un don de toute sa personne.

36 Sur ce sujet qui mériterait de très longues études, et que je ne fais ici qu’indiquer, je signale un article de Nancy K. MILLER, paru dans Signs, printemps 1976, Female Sexuality and Narrative Structure, in La Nouvelle Héloïse and Les liaisons dangereuses, et les actes d’un important colloque, Aimer en France, Clermont-Ferrand, 1980.

37 Ce que met en images un très beau film de FELLINI, Le Cheikh blanc.

38 Avant l’établissement de la norme du mariage d’amour, certaines femmes (les Précieuses), ont pu tenter d’établir des relations amoureuses égalitaires, et libres des contraintes familiales et sexuelles, où le désir des femmes se trouvait reconnu. Mais une fois le sentiment amoureux implanté chez les femmes sous sa forme sacrificielle, il s’est manifesté comme tel, même dans les relations non conjugales.

39 A preuve, le terme de « maîtresse », par lequel un homme désigne une femme que justement il possède.

40 Ainsi, les féministes anarchistes, qui ont été les championnes de l’union libre et de la libre maternité, se sont justement souvent battues au nom de l’amour (cf. mon article, La Grève des ventres, Connexions, n° 27, 1979).

41 Les travaux les plus marquants ont été menés sur ce thème par Elena Belotti, Nancy Chodorow, Christiane Olivier. Il ne s’agit pas de faire porter aux mères concrètes une responsabilité effective et de les culpabiliser une fois de plus, mais de montrer comment le maternage, tel qu’il est pratiqué encore largement, entretient une certaine structure de domination masculine, et d’hostilité profonde, ou, en tout cas, d’incompréhension des deux sexes. « La division sexuelle du travail, et l’assomption par les femmes de l’élevage des enfants, sont liées à, et engendrent la dominance mâle. Les psychologues ont montré, sans équivoque, que le fait même d’être materné par une femme, engendre chez les hommes une virilité conflictuelle, une psychologie de domination mâle et un besoin d’être supérieur aux femmes » (Nancy CHODOROW, op. cit., p. 214). Nancy Chodorow en conclut la nécessité de changer les rapports de « parentage », et de faire prendre en charge les soins à donner aux enfants par des hommes et des femmes, qui ne seraient pas nécessairement les pères et mères biologiques.

42 Ces deux termes ne sont pas du tout équivalents : la séduction est précisément l’envers du désir, elle obéit à la nécessité de se constituer en objet désiré, par rapport à un sujet désirant qui est l’autre. N’en déplaise à Jean BAUDRILLARD (De la Séduction, 1980), la conduite de séduction est dans un premier temps beaucoup plus un signe de dépendance qu’une forme de pouvoir, même si le fin du fin de la séduction c’est de susciter le désir de l’autre sans jamais le satisfaire.

43 « Le patriarcat, c’est le pouvoir des pères : un système sociofamilial, idéologique, politique, dans lequel des hommes, par la force, par pression directe ou à travers les rites, la tradition, la loi, le langage, les habitudes, l’étiquette, l’éducation, et la division du travail, décident du rôle que jouera la femme, ou qu’elle ne jouera pas » (Adrienne RICH, Naître d’une femme, Paris, 1980, p. 63).

44 Cf. Guido de RIDDER, Pratiques et aspirations d’hommes à la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, thèse de doctorat soutenue en 1981, sous la direction de P. -H. CHOMBART de LAUWE.

45 Militante socialiste de la Seine depuis 1906, de plus en plus proche des anarchistes, Madeleine Pelletier, une des plus grandes figures du féminisme français du début du siècle, une des premières femmes médecins, lutta toute sa vie en faveur de ce qu’elle appelait L’émancipation sexuelle de la femme (titre d’un de ses ouvrages).

46 Cf. Pierrette DESY, L’Homme-Femme, dans Libre, n° 3, 1978.

47 André GORZ, Adieux au prolétariat, Paris, 1980, p. 121.

48 Ibid., p. 120.

49 Voir en particulier W. LEDERER, The Fear of women, New York, 1968.

50 Voir là-dessus Claude LEFORT, L’invention démocratique, Pans, 1981, p. 29.

51 Le socialisme postindustriel et féminin présuppose selon GORZ « une révolution culturelle qui (…) extirpe le principe de rendement, l’éthique de la compétition, de l’accumulation et de la lutte pour la vie, pour affirmer la suprématie des valeurs de réciprocité, de tendresse, de gratuité et d’amour de la vie sous toutes ses formes » {op. cit., p. 120).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s