Contrat sexuel, contrat social, contrat de travail…


2A l’aune de ce qui se discute aujourd’hui dans les officines de nos gouvernements, dans le huis clos des clubs de nos grands dirigeants, je me suis souvenue de la lecture de cet ouvrage que j’avais trouvé lumineux dans son exposition sur les différentes théories du contrat et plus précisément su le dévoilement du contrat sexuel. J’y trouve aujourd’hui toujours autant de pertinence.

La thèse du livre est d’avancer le contrat sexuel comme préalable du contrat social car la différence des sexes est une donnée que le bon sens ne peut récuser et la hiérarchie entre les sexes y est posée comme consubstantielle. Mais si j’admets, en bonne théoricienne du genre, que cette idée doit être subvertie, si je me demande qui à posé la hiérarchie et que j’enchaîne pourquoi, alors je ne peux être qu’attentive aux réflexions de Carole Pateman qui s’emploie à dévoiler la nature de ce contrat sexuel après nous avoir présenter différentes théorie du contrat et nous avoir convaincue de leur apesanteur idéaliste et assurément idéologique.

Une idée court qu’un contrat originel serait au fondement de toute société : une belle histoire que l’on raconte ; d’autres mots pourraient être utilisés. Il est toujours significatif de formuler des hypothèses sur la constitution des premières sociétés humaines ; mais ces formulations nous en disent plus sur la société contemporaine dans laquelle elles sont formulées que sur celles que l’on prétend connaître. Car évidemment, ces hypothèses permettent avant tout de justifier le fonctionnement du monde comme il va, ou de le réformer ; il est vu par le petit bout de notre lorgnette ethnocentrée.

Ainsi, Carole Pateman relève que les théoriciens du contrat prétendent que « Toutes les relations sociales libres prennent une forme contractuelle ». Encore faut-il que les relations sociales soient libres ; c’est une des questions qu’elle pose. Certains individus sont plus libres que d’autres. L’expérience nous le montre chaque jour : le déterminisme de nos liens familiaux et affectifs, culturels et économiques, sans compter ceux de la géographie, nos origines, notre lieu de vie et de la biologie, notre sexe, la couleur de notre peau, notre état de santé, attestent chaque jour des liens qui nous aliènent. Et de s’interroger sur la faible marge qui subsiste pour l’expression de notre liberté ?

Le contrat social serait à la source de l’autorité de l’état et de la légitimité du gouvernement. Mais, qui a passé ce contrat ? Suis-je libre de le rompre ? Le bulletin que j’ai mis dans l’urne est-il un blanc seing ? Peut-il encore s’agir de consentement quand le peuple n’a aucune possibilité de contrôle et de sanction ? Un contrat qui ne contient pas de clause de rupture est-il toujours un contrat ? Quel recours ais-je si j’estime que ce contrat me lèse ? Pourquoi dois-je y céder si je n’y consens pas ? Nous l’avons si souvent éprouvé : les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il ne nous reste que la liberté de croire ou pas, de voter ou non. Ou à courir le péril de l’insurrection. Il en faut prendre le risque, en avoir le courage et les perdants seront toujours les mêmes car dans les faits, ce contrat est un leurre pour nous faire croire à notre liberté alors qu’il n’est le plus souvent question que de rapport de force et de soumission sinon d’oppression. Dans cette théorie du contrat, plusieurs composantes essentielles des relations humaines sont volontairement oubliées : celle du pouvoir qui est aussi celle de la force et de la coercition, celle de l’appropriation des richesses et de la production de beaucoup d’individus au profit de quelques uns. Les relations humaines ne sont pas que des relations d’amour, de confiance, de respect. Elles sont aussi empreintes de violence, de peur et de haine. Quand le contrat social est revendiqué comme une histoire de liberté et d’égalité et que la liberté est proclamée valeur universelle, c’est une histoire qui nous est racontée, à laquelle on nous demande de croire et qui nous enferme dans la relation prétendue contractuelle en nous ôtant toute possibilité de la rompre, puisque nous y avons soi-disant consenti ! Cette histoire de contrat justifie de fait tous les systèmes de domination existant de part le monde humain dont celui des hommes sur les femmes.

Carole Pateman nous présente le contrat sexuel, le plus souvent passé sous silence, dénié, comme préalable au contrat social. Il est le contrat d’assujettissement par excellence, implicite, silencieux, ignoré mais fondateur de notre ordre social. Il donne propriété des femmes aux hommes et de toutes leurs productions, et permet aux hommes de jouir de leurs services et de profiter ainsi de la liberté que ces services leurs permettent. Cette liberté est décrite comme un attribut masculin, d’homme blanc occidental mais pas n’importe quel homme blanc, car nous ne devons pas oublier la hiérarchie entre les hommes blancs, qui est aussi oppressive ; les femmes se trouvant tout au bas de l’échelle et finalement, les seules, avec les esclaves, à pouvoir être totalement et infiniment appropriées.

Carole Pateman veut démontrer que le droit politique prend sa source dans le droit sexuel ; le pouvoir que détient un homme, en tant qu’il est homme, vient de l’exercice de ses droits en tant qu’époux sur une femme et père de ses enfants. Ce pouvoir lui est octroyé par la société, ces institutions qui sont elles-mêmes dirigées par des hommes.

Liberté égalité fraternité : c’est une affaire d’hommes nous dit-elle. D’ailleurs, la fraternité concerne bien les hommes ! L’asymétrie de la relation nous renseigne sur la hiérarchie sous jacente, et donc le rapport de pouvoir : si les hommes peuvent être les frères des femmes, les femmes ne sont jamais frères des hommes ! Tout au plus, leurs sœurs, mais la sororité n’est pas au fronton de nos bâtiments publics.

Le contrat est décrit comme une forme d’association sociale, comme le moyen le plus important de créer des relations sociales mais le contrat est aussi théorisé dans un déni de la réalité des relations humaines, de pouvoir et d’appropriation. Ou du moins, comme justifiant la relation de pouvoir et d’appropriation. La relation d’autorité née du contrat : les contractants seraient originellement égaux et libres et c’est le contrat qui créé la relation d’assujettissement : contrat sexuel, contrat social, contrat de mariage, contrat de travail, contrat de prostitution. Les inégalités pourtant si souvent évidentes des parties et les contraintes économiques, affectives et culturelles sont niées.

La différence sexuelle est une différence politique. Entre liberté et sujétion, c’est le contrat sexuel qui crée cette différence et l’assujettissement des unes afin que les hommes puissent contracter librement et civilement et exercer leur pouvoir politique. Il place entre les main de l’une des parties le droit de commander à l’autre, de s’approprier les fruits de son travail et l’usage de son corps.

Complétant l’idée de l’existence de deux sphères sociales : publique/privée, Le contrat sexuel est présenté comme un préalable escamoté du contrat social. La sphère privée est écartée de la vie publique et des débats politiques. Mais la liberté civile des hommes découle de la sphère privée, du droit patriarcal que la société leur a accordé en son sein, en en faisant les principaux bénéficiaires. Ils y sont les maitres et les propriétaires de tout ce qui s’y échange et produit. L’intime qui y règne se retrouve ainsi en dehors du droit et nous assistant à l’immense difficulté pour les femmes, mais aussi les enfants, à réintégrer cette sphère dans le droit public : viol conjugal, inceste, maltraitance, travail des enfants, partages des tâches ménagères et des ressources… Les femmes ayant été placées sous l’autorité et le bon vouloir des hommes au sein de la sphère privée, c’est là qu’est leur place. Leur présence dans la sphère publique est ressentie par les hommes comme les femmes comme illégitime et usurpatrice, voir dangereuse. Dans ces conditions, l’égalité est une conquête complexe et d’autant plus difficile que la bipartition privée/publique est inscrite dans notre culture et que les identités sociales des individus ce sont construites et organisées autour d’elles.

Notre société prétendue libre s’érige comme telle à distance des relations entre les sexes, sans rapport avec l’identité de sexe ou le fait d’être un homme ou une femme… Car dans une société libre, il n’y a que des Hommes ; être femme est un non dit, une inexistence. Enlevons le « H » majuscule et comprenons que la liberté ne concerne que les hommes.

Mais le postulat d’un travailleur masculin ou d’un homme politique présuppose la présence d’une femme en arrière plan, épouse, mère, domestique, que le contrat sexuel lui a permis de s’approprier et qui rend les services nécessaires afin qu’il puisse sortir de sa sphère privée et s’acquitter de ceux de la sphère publique. Partage des taches et des fonctions. Nous sommes dans un processus de spécialisation et de morcellement.

L’individu, la personne est physiquement insécable, in morcelable mais la subordination civile de certains à d’autres nécessite une séparation psychique du corps et du sexe des individus… Ainsi, nous autres, occidentaux, pensons communément, le langage courant nous y invite, que notre corps est notre véhicule, notre outil, une partie de notre moi. Donc notre esprit peut en être séparé. Ce qui est bien commode quand on veut s’approprier une personne, ou sa force de travail. Il n’est qu’à prétendre que seul son corps ou sa force est loué par contrat (librement consenti, bien sûr !) pour une période et un temps donné… quand on est un homme puisque pour les femmes il ne s’agit pas de location mais d’appropriation à durée illimitée… même après le divorce puisque dans la grande majorité des cas, ce sont les mères qui continuent à avoir la charge des enfants et à les éduquer pour le compte de leurs ex-maris. Mais notre esprit ne reste-il pas libre ? Ne gardons nous pas notre libre arbitre jusque sous les chaînes du pire esclavage ? Certain-e-s d’entre nous ont fait l’expérience de la décorporation. Quand la souffrance est trop forte et que l’esprit se met à distance pour y échapper. Notre société serait-elle si maltraitante qu’elle nous apprend dès le plus jeune âge, à travers le processus d’éducation, à effectuer cet exercice aliénant qui nous prive non d’une partie de nous-même, ce que l’on veut nous faire croire, mais bien de nous-même, de notre liberté à vivre notre vie entier-e. Enfant, élève, travailleuse là, fille, femme, mère ici, nos identités se superposent comme autant de morceaux de nous-même ; il faut retrouver le sens du lien qui les attachent pour se libérer de sa force coercitive.

Pourquoi est-il difficile de distinguer consentement et soumission forcée… Pourquoi les hommes achètent-ils la soumission sexuelle des femmes… et non la personne entière ainsi objectalisée ? Carole Pateman écrit que le contrat sexuel signifie que les dominants savent que les assujettis sont aussi humains qu’eux mais le contrat en tant que processus d’assujettissement défait l’une des parties de sa liberté. Prétendre que l’autre consent au contrat librement est lui reconnaître implicitement ce statut d’humain entier mais aussi permet de se libérer de la culpabilité de son appropriation.

La notion de contrat porte en elle l’idée que les individus sont propriétaires de leur propre personne, d’où leur liberté à disposer d’eux-mêmes et celle illimitée de l’individu propriétaire à céder sa personne par contrat. L’acte d’émancipation est ainsi posé : être supposé libre de contracter, crée la subordination et le droit patriarcal. Au passage, nous nous sommes fait littéralement avoir !

La propriété de la personne est une fiction politique… nous ne sommes pas les entrepreneurs libres de notre vie. C’est bien d’une personne pleine et entière dont on est propriétaire quand on prétend contracter en position de force et dont l’on tire services et produits. C’est bien soi-même que l’on vend quand on contracte en position de subordonné, et qui est approprié sous la contrainte physique ou économique…

Tant que l’on ne sortira pas de la conception libérale du contrat, sexuel, social, de travail, d’esclavage, de prostitution, liberté et égalité resteront un leurre pour la plupart d’entre nous. Car si je suis prétendue propriétaire de mon corps et de mon sexe, alors je peux l’assujettir librement. De ce point de vue-là, je ne puis qu’être responsable de mon assujettissement. Cette clause du contrat est celle qui nous contraint le plus et aliène notre être au monde car comment se libérer de l’assujettissement si nous en sommes responsables, si nous l’avons choisi ?

L’individu émancipé est déjà une autre personne : il doit avoir mené le processus de réflexion lui permettant de se considérer comme aliéné, approprié, et pour y parvenir, il doit devenir autre, émancipé. C’est un changement d’identité qui est requis et en ces temps de peur, de ce que représente l’autre, le changement, où nous nous crispons sur notre identité comme un acquis, comme notre bien dont nous craignons d’être dépossédé, et non pas notre être au monde, il est très difficile d’effectuer ce travail émancipateur.

C’est ce tromper de chemin que de penser que pour accéder à la citoyenneté et obtenir les mêmes droits que les hommes, il faut devenir propriétaire de sa personne. Nous ne somme pas propriétaire de nous même ; nous sommes nous-même. Tant que nous penserons que notre liberté individuelle n’est pas bornée, l’ordre contractuel et expropriateur est maintenu grâce à la domination et à l’obéissance prétendues librement consenties.

Nous devons comprendre, avec Carole Pateman, et combien d’autres penseurs et philosophes, que la liberté exige des limites. Un ordre social libre ne peut être un ordre contractuel qui nous fait sortir, au final, de la sphère publique, pour entrer dans la sphère morcelée et morcelante du contrat. Car dans ce monde contractuel, nous ne sommes pas égaux en droit : certains n’ont pas le droit à leur liberté, d’autres ont pris celui d’en tirer profit.

L’ordre social doit garantir les mêmes droits pour tous, quelques soient les relations engagées, familiales, affectives, éducatives, professionnelles, politiques… Et il ne devrait pas être possible de nous permettre de renoncer à notre droit fondamental mais hélas si souvent spolié de disposer librement de nous-même et d’être protégé par le droit commun à tous du droit particulier de certains.

Claude Renoton-Lépine

Le 12 novembre 2015-17 mars 2016

https://bongenre.wordpress.com

LÖWY Ilana, 2006 ; L’emprise du genre, Masculinité, féminité, inégalité, La dispute, Paris.

MATHIEU Nicole-Claude, réunis par, 1985, l’arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, Editions EHESS, Paris.

PATEMAN Carole, 2010, Le contrat sexuel, La Découverte, Paris.

De l’auteure : Raclée antiféministe. Ou quelques réflexions après lecture d’Andréa Dworkin : raclee-antifeminisme/

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Autre lecture de l’ouvrage de Carole Pateman : le-contrat-sexuel-est-une-dimension-refoulee-de-la-theorie-du-contrat/

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