Mettre en œuvre un processus critique qui repense le monde, la réalité et la culture

Dans leur Edito : Légitimité du féminisme contemporain, Martine Chaponnière, Lucile Ruault et Patricia Roux reviennent sur le précédent numéro de la revue, Nouvelles formes de militantisme féministe (I), chroniqué sous le titre : Nous ne voulons pas 50% de l’enfer capitaliste, mais nous voulons 100% du paradis féministe, nous-ne-voulons-pas-50-de-lenfer-capitaliste-mais-nous-voulons-100-du-paradis-feministe/ et de trois axes développés :

  • La (non-)mixité des collectifs féministes, question indissolublement liée à celle de leurs alliances avec d’autres groupes, de leur autonomie et de l’entrelacement des luttes sur lesquelles les féministes s’engagent.

  • La question de l’articulation entre théorie et action, les grilles explicatives des processus de domination prenant une place de plus en plus importante dans les luttes féministes, voire dans les formes d’organisation des collectifs.

  • Les liens intergénérationnels   les changements marquant le militantisme contemporain se fondent en bonne partie sur une prise en compte des succès et des échecs que les mouvements féministes ont connus par le passé.

Les éditorialistes parlent des autrices présentes dans ce numéro-ci, « Leurs conceptions de l’engagement, leurs modalités d’organisation et d’action, ainsi que l’ancrage social de leurs revendications rendent compte non seulement du sens féministe donné au fait de militer, mais aussi de la manière dont se construit la légitimité du type de militantisme qu’elles promeuvent et dans lequel elles s’engagent ». Elles questionnent, entre autres, les bases de leur légitimité, « 1) au nom de qui parle-t-on, 2) comment l’imbrication des pouvoirs fonde-t-elle la légitimité pour agir et 3) comment le travail sur l’estime de soi construit-il une légitimité individuelle d’abord, peut-être collective ensuite ? »

Martine Chaponnière, Lucile Ruault et Patricia Roux abordent la blogosphère, la multiplication des sites féministes, l’expression de chacune, « il convient de s’exprimer sur la base de son expérience personnelle, celle que l’on vit dans ses tripes, et c’est celle-ci, allant de pair avec l’écoute bienveillante ou empathique qu’elle reçoit, qui confère la légitimité pour parler ou agir », du souci de la prise en compte de l’imbrication des oppressions, « les luttes ne sont estimées légitimes que si elles prennent en compte la diversité des discriminations vécues par les femmes », du socle commun et des spécificités, du rapport aux institutions et à l’Etat, d’une certaine approche de l’égalité réduite à l’aménagement des « rôles sociaux attribués aux femmes et aux hommes ainsi qu’aligner les droits des femmes sur ceux des hommes » ne posant pas – ou refusant – la transformation radicale des « structures sociales fondées sur d’autres principes hiérarchiques tels que la méritocratie, le capitalisme, le néocolonialisme ou le racisme ».

Les autrices soulignent différentes thèmes, « théorie intersectionnelle » (je préfère pour ma part le terme d’imbrication), l’exclusion et l’inclusion, « une grande différence entre ne pas exclure l’Autre et l’inclure » et « l’inclusion de l’Autre reste la tache aveugle de la pratique militante féministe » (Je souligne que cette dimension ne concerne pas que le mouvement féministe, il reste le point aveugle de bien des mouvements classistes (syndicats, partis politiques), ou antiracistes), le travail sur l’« auto-estime » (« La confiance en soi est alors un outil de lutte politique, en ce sens qu’elle permet d’articuler sa propre libération à celle de toutes les femmes. » ; l’« estime envers sa propre classe de sexe »).

Martine Chaponnière, Lucile Ruault et Patricia Roux présentent les différents textes en insistant sur la pluralité des formes de domination subies et sur la multiplicité des expériences.

Je n’aborde que certains articles et certains points traités, des choix subjectifs.

Le mouvement féministe québécois francophone, la santé et les droits sexuels et reproductifs non réductibles au seul droit à l’avortement. Caroline Jacquet, Geneviève Pagé et Magaly Pirotte analysent l’histoire du mouvement « afin de faire ressortir les continuités et les ruptures, les avancées et les zones négligées dans la prise en compte de la diversité des oppressions, tant dans les idées dans la pratique de lutte ». Elles abordent, entre autres, le mouvement pour la justice reproductive (JR), les réalités diversifiées des femmes, l’intégration limitée de l’imbrication des rapports de pouvoir, le mouvement pour le droit à l’avortement libre et sa place centrale « pour la constitution d’un mouvement féminisme radical », le journal « Québecoises Deboutte ! », l’inscription du mouvement dans « une perspective critique du « système capitaliste et patriarcal » », le « droit de choisir » à sa tendance à « individualiser les luttes pour l’autonomie collective des femmes », la critique des stérilisations forcées, le réseau féministe d’« inspiration libérale » RAIF et ses accents malthusiens. Les autrices soulignent les angles morts des discours, l’oubli des femmes marginalisées, la reconnaissance tardive des Amérindiennes du Canada, l’enlèvement systématique des enfants autochtones, la mise de coté des femmes autochtones, racisées ou migrantes.

Caroline Jacquet, Geneviève Pagé et Magaly Pirotte reviennent sur la Coalition « Avortons leur congrès ! » (CALC) contre le mouvement auto-mal-nommé « pro-vie », en réaction au rassemblement de la droite religieuse conservatrice contre l’avortement, la mise en avant des revendications de la coalition : autonomie et liberté de notre corps, refus de l’imposition de modèles et des rôles sociaux sexués, soulignage des aspects racistes et homophobes dans les discours conservateurs, soutien à certaines luttes « queer et trans »… Puis les autrices analysent les actions de La Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), le recentrage sur les expériences et les vécus traditionnellement marginalisés, l’éducation sexuelle, les problèmes de structuration et de fonctionnement… Elles présentent et interrogent enfin les discours de Riposte féministe, la défense de l’autonomie corporelle, l’accès à l’avortement et aux soins de santé sexuelle et reproductive, les voix de toutes les personnes opprimées « par le genre »…

Des combats pour l’autonomie des femmes, la transformation du système de genre et des conditions de vie et non leur simple aménagement, l’intégrité physique des femmes…

Sur les femmes autochtones, en complément possible :

Ginette Lewis : 4 octobre : Commémoration pour les femmes autochtones disparues, 4-octobre-commemoration-pour-les-femmes-autochtones-disparues/

Les Autochtones et la société québécoise : Combattre ensemble, les-autochtones-et-la-societe-quebecoise-combattre-ensemble/

Cherry Smiley : Le véritable changement pour les femmes autochtones commence par l’abolition de la prostitution, le-veritable-changement-pour-les-femmes-autochtones-commence-par-labolition-de-la-prostitution/

Deux Communiqués de l’AFAC – Association des femmes autochtones du Canada, deux-communiques-de-lafac-association-des-femmes-autochtones-du-canada/

Emmanuelle Walter : Soeurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada, je-nai-plus-peur-je-veux-me-battre-puisquon-ne-se-battra-pour-moi/

Comprendre la position de l’AFAC sur la prostitution, comprendre-la-position-de-lafac-sur-la-prostitution/

et parmi, les nombreuses contributions de féministes :

Marie-Eve Surprenant : Manuel de résistance féministe, demeurons-convaincues-que-nous-avons-le-pouvoir-de-changer-le-monde/

Brésil, les nouvelles formes d’autonomie, l’oppression de sexe appréhendée « dans sa relation directe à la classe, la race ou l’ethnie, la sexualité, entre autre » (édito), l’usage du « genre » édulcorant ou niant « le sens politique, radical et transformateur du féminisme » (édito), l’importance de l’auto-estime – « la découverte de soi comme sujet » – des femmes et sa construction à travers des pratiques collectives, l’auto-désignation, l’auto-gouvernement, la Marcha das vadias (Marche des salopes), le collectif Vadias (Salopes), le collectif Diadorim, le groupe Tambores de Safo, le collectif Leila Diniz…

Mirla Cisne, Telma Gurgel et Héloïse Prévost analysent l’institutionnalisation sous le poids – entre autres – des organismes internationaux, la naturalisation des inégalités hommes/femmes, l’utilisation du terme « genre » pour « éviter le terme « féministe » », l’édulcoration du « caractère radical et transformateur de l’usage politico-analytique » des outils conceptuels élaborés par les féministes, les effets des politiques d’ajustement structurel et des programmes d’austérité en particulier pour les femmes, les liens passés entre mouvement et gouvernement…

Les autrices discutent des expressions critiques autonomes, de la « conscience militante », des rapports de pouvoir imbriqués, des femmes comme groupe hétérogène et des effets de la socialisation, du caractère systémique de l’oppression, de la nécessité de rompre avec la « restriction de mobilité », de la visibilité des femmes, de questionnement de l’assignation naturalisée d’un rôle reproductif, d’articulation entre « luttes concrètes et formation politique permanente », des liens avec les secteurs organisés par ou autour de la Théologie de la Libération, de la sororité « entendue comme alliance féministe entre les femmes » et non une donnée a-historique, de la construction de l’autonomie…

Le titre de cette note est un extrait d’une « Declaración de feminismo autónomo » de 2009, citée dans cet article.

Travail sur soi, transformation collective, le privé est politique, le caractère ordinaire des violences envers les femmes. Anne-Charlotte Millepied aborde l’autodéfense « comme objectif de donner aux femmes les moyens – physiques, émotionnels, mentaux – de se défendre », l’inclusion de la confrontation aux violences « au moment où elles se produisent », la construction de la confiance en soi, les techniques du corps, les techniques de soi, les parties du corps vulnérables, riposter versus se débattre, les ruptures avec les cadres normatifs de « la féminité », l’imbrication des violences dans les différents espaces de la vie quotidienne, la diversité des violences de genre, l’opposition aux acquis de la socialisation, la non-mixité comme espace de partage ou espace bienveillant, le développement « de nouvelles manières de voir, se penser, de se comporter », l’usage politique du corps et de la violence, la légitimité de se défendre…

Armelle Weill discute des pratiques et engagements féministes sur internet, de nouvelles formes de militantismes (qui à mes yeux ne peuvent être considérées comme « virtuelles »), de la potentialité toxique et des violences sur le réseau web, de la censure et de l’auto-censure, des dynamiques engendrées par les fonctionnements d’internet, de la légitimité à se considérer comme légitime, de « la non-négociabilité de la critique féministe, nécessaire au changement social », des injonctions et des moyens de s’en libérer, d’« identité publique politisée », de partage et de l’importante des relations de face-à-face, de l’usage et de la « réappropriation des moyens de production de l’information », de réécriture de l’information en ligne, des nouvelles tonalités…

Je reste plus que réservé sur la reprise a-critique ou l’utilisation de certains termes. Ceux venant des activistes « trans » (mais ne disant rien ni sur les oppressions spécifiques ni sur les moyens de les combattre) comme « cis » (centré sur une « identité » pensée comme pré-existante et détachée des rapports sociaux, sans oublier l’invisibilisation des femmes qui sont ainsi renommées, par d’autres qu’elles-mêmes, comme des cis-femmes), « personne qui ont un vagin »… ou d’autres comme « classes moyennes » à la définition (catégorie sociologique réductrice passée dans le langage courant) probablement liée aux revenus et non à la place dans les rapports sociaux de production et reproduction, « pro-sexe », « malléabilité » des catégories…

Je souligne l’article sur la responsabilité historique des Etats : le cas des « femmes de réconfort ». Annie Jisun Bae parle d’esclavage sexuel, de la terminologie « de réconfort » exprimant le point de vue de l’Etat japonais et méprisant envers les femmes, de la société coréenne les appelant communément « grands-mères » et participant à la fois à l’enfouissement du crime et à l’a-sexualisation des femmes, des connexion entre colonialisme-patriarcat-sexualité, de vérité historique et de mémoire, d’idéologie de la chasteté (réservée aux femmes), de la responsabilité du Japon en termes de crimes de guerre – dont ces crimes de guerre contre les femmes, du silence narcissique des hommes coréens (« pendant longtemps, les Coréens ont considéré que l’existence de ces femmes anéantissait leur virilité, estimant qu’elle constituait une preuve de leur incapacité à contrôler leurs biens, ici les femmes coréennes »).

L’autrice insiste à juste titre sur les mouvements actuels de déni ou de réécriture de l’histoire au Japon, de falsification de l’histoire et de responsabilité. « Les survivantes n’ont d’ailleurs jamais été sollicitées pour être entendues »…

Et qu’en est-il de la responsabilité des hommes qui ont utilisé le corps de ces femmes, qui ont pratiqué ces viols ?

Je signale aussi le bel entretien avec Yanar Mohammed sur l’engagement féministe en Irak, la création des centres d’hébergement pour les femmes victimes de violences, le souvenir de sa grand-mère et de son viol lors de la nuit de son mariage (une réalité sordide et passée sous silence des mariages arrangés), le machisme des compagnons, les femmes captives et réduites en esclavage, les manifestations et l’engagement, la vie où « tu ne peux pas marcher librement », les menaces émanant des membres des milices islamistes, la critique ouverte du voile, le combat pour la laïcité…

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Sommaire

Edito : Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault : Légitimité du féminisme contemporain

Grand angle

Caroline Jacquet, Geneviève Pagé et Magaly Pirotte : Continuités et ruptures dans le mouvement féministe québécois francophone pour des droits sexuels et reproductifs

Mirla Cisne, Telma Gurgel et Héloïse Prévost : Les nouvelles formes de féminisme autonome au Brésil

Anne-Charlotte Millepied : L’autodéfense féministe : entre travail sur soi et transformation collective

Armelle Weil : Vers un militantisme virtuel ? Pratiques et engagement féministe sur internet

Raphaëlle Bessette-Viens : Deux figures de l’engagement féministe à Genève

Champ libre

Annie Jisun Bae : De la responsabilité historique des États : le cas des « femmes de réconfort »

Parcours

Yanar Mohammed, militante irakienne : Un engagement féministe pour les femmes en Irak, Entretien réalisé et traduit par Yasmin Labidi

Comptes rendus

Aline Acevedo Katagiri Ito : Sabine Masson, Pour une critique féministe décoloniale (autre lecture : quest-ce-qui-constitue-une-oppression-pour-qui-dans-quel-contexte-et-comment-echanger-en-tenant-compte-de-cette-complexite/)

Flora Vern : Ginevra Conti Odorisio, Linguet e i philosophes : illuminismo e terrore

Valérie Pouzol : Jules Falquet, Pax neoliberalia. Perspectives féministes sur (la  réorganisation de) la violence (autre lecture : la-violence-nest-pas-une-entite-transcendante-possedant-un-sens-et-des-effets-universels-et-atemporels/)

Ginevra Conti Odorisio : Dominique Fougeyrollas-Schwebel et Florence Rochefort (dir.), Penser avec Françoise Collin. Le féminisme et l’exercice de la liberté (autre lecture : deploiement-dans-lespace-du-politique-des-potentialites-creatrices-dun-autre-monde-commun/)

Martine Chaponnière : Farinaz Fassa, Filles et garçons face à la formation

Collectifs

Michela Bovolenta : « Au boulot jusqu’au tombeau ? » : le Collectif féministe contre PV 2020

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Nouvelles questions féministes : Nouvelles formes de militantisme féministe (II)

Coordination : Martine Chaponnière, Patricia Roux et Lucile Ruault

Volume 36, N°2 : 2017

Editions Antipodes, Lausanne 2017, 176 pages, 25 euros

Didier Epsztajn 

Autres numéros de la revue : revue/nqf/

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