Le voile, le burkini et l’impureté de l’Histoire

Claude Lévi-Strauss, dernière page des Structures élémentaires de la parenté : « Mais la femme ne pouvait jamais devenir signe et rien que cela, puisque, dans un monde d’hommes, elle est tout de même une personne, et que, dans la mesure où on la définit comme signe, on s’oblige à reconnaître en elle un producteur de signes. »

Il fallait bien plus de 500 pages au grand anthropologue pour que tout soit dit : les femmes servent, anthropologiquement et socialement, à autre chose qu’elles mêmes, mais cet objet d’échange est par ailleurs, ou néanmoins, un sujet de pensée. Moyen d’échange, et cependant sujet… Sans rire.

Donc le burkini : c’est un signe certes, un vêtement d’une part, un sujet portant ce vêtement d’autre part.

Ce vêtement couvre le corps dans une société qui prône plutôt la nudité, tantôt commerciale, tantôt subversive. Apolitique quand il s’est agi de vendre des bikinis après la Seconde Guerre mondiale, moralement subversive quand les années post 68 s’accompagnaient d’un désir d’aller seins nus à la plage. J’ajoute, en passant : alors, déjà, les mairies n’aimaient pas ce comportement transgressif.

Voiler, dévoiler, couvrir, découvrir : c’est bien ce double mouvement qu’il faut analyser. Mes amis philosophes se trompent lorsqu’ils ridiculisent le débat, hier sur le foulard, aujourd’hui sur une tenue de plage, en évoquant un « bout de tissu » sans importance, un choix d’habillement qui ne vaut certainement pas un débat politique. Au contraire, l’histoire de la pensée a pris très au sérieux l’affaire du voile et du dévoilement de la vérité, celle-ci en général représentée par un corps de femme. « A supposer que la vérité soit femme » est la première phrase de Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal. La vérité peut être voilée ou dévoilée. Il s’agit d’une seule et même chose ; une chose importante, et non une anecdote. Mais abandonnons ici, cela nous éloignerait du propos, cette perspective métaphysique, pour souligner simplement qu’en ce temps paradoxal de forte sécularisation en même temps que de retour du religieux, ce qui couvre ou découvre le corps des femmes est une façon de parler, dans une même réflexion, de la similitude des corps sexués et de leur différence empirique. La démocratie cherche leur ressemblance, les religions maintiennent leur différence. Depuis le XIXe siècle, où fut annoncé en Occident la mort de Dieu, l’altérité des sexes a pris un nouveau visage, double, entre ressemblance et dissemblance.

Le burkini est-il un signe – « ostentatoire », rajoutent nos hommes politiques – ou le lieu d’une production de signes ? Puisqu’il y a un sujet, sous le burkini, arrêtons-nous à la production de signes. Il y en a plusieurs, possiblement contradictoires. Le signe d’une acceptation, soumission à l’oppression patriarcale et corps contraint, ou le signe pragmatique, conciliant liberté de se baigner et prescription religieuse, ou le signe émancipateur d’une révolte face à la réalité insistante, en Europe, de la discrimination raciale et post coloniale. Cette production de signes, divers, nous oblige à penser en termes d’Histoire, et non seulement de principes. En un mot, si on écarte l’idée, paroxystique, voyant dans ce geste du port du burkini, un étendard terroriste, les signes envoyés nous parlent conjointement d’émancipation et d’oppression. J’entends ici ou là l’énoncé suivant : « laissons les femmes porter ce qu’elles veulent, mais je dois dire que je supporte mal le foulard, le burkini, la burqua.» Plutôt que de rester assis entre ces deux chaises, rappelons-nous ce que « consentement », le mot toujours invoqué pour reconnaître ou annuler la liberté des femmes, veut dire à l’ère démocratique. Ce mot, dès le début de l’époque moderne, dit deux choses contraires, le choix, la liberté, mais aussi l’acceptation d’un évident rapport de force. Aujourd’hui, nous discutons encore de ce qui est explicite ou tacite dans le consentement, de ce qui est éclairé ou désarmé dans cet acte de consentir1. Alors acceptons la diversité de ces gestes plus politiques que religieux. Plus politiques, donc confrontés aux principes démocratiques, il n’est en rien question de l’ignorer.

Si la chose est politique, ce que finalement tout le monde reconnaît, il faut confronter ce débat au principe de l’égalité des sexes et de la liberté des femmes. Oublions nos gouvernants qui brandissent l’égalité réelle des sexes, ici, en Occident, au mépris des inégalités sociales et économiques qui sont d’évidence en France. La très grande proportion de femmes pauvres et monoparentales et l’inégalité salariale structurelle interdisent de parler d’une égalité réalisée. Et pensons au débat féministe, heureusement contradictoire, qui se partage entre critique et soutien de ces pratiques vestimentaires. Là, nous touchons à ce que j’appelle l’historicité des sexes face à une atemporalité problématique. L’affirmation de l’égalité et de la liberté, nos principes intangibles (certes, oui) doit se confronter, c’est-à-dire s’affronter à l’Histoire en train de se faire. Avec des mauvaises surprises (imposer un uniforme au corps des femmes) et des bonnes (démontrer que le foulard n’empêche pas d’obtenir une médaille aux jeux de Rio) ; et entendre, dans les deux cas, qu’il s’agit d’écriture de l’Histoire. Si les principes sont purs, l’Histoire est impure. C’est peu de dire que cette leçon n’est pas nouvelle. Cependant, le féminisme reste encore pensé dans une abstraction atemporelle ; ce qui, à mes yeux, est une difficulté cruciale, un obstacle. Apprenons à faire face au contretemps. Et c’est le conflit qui produit de l’histoire.

Car ce qui se passe, en ce moment d’histoire occidentale, et d’histoire post coloniale, c’est que l’émancipation, longtemps pensée du côté de la citoyenneté, de l’éducation, de l’accès aux professions, donc du côté de ce qui fait la similitude des humains, tous les humains, devient un enjeu lié au corps dans sa différence empirique, un projet d’émancipation. Il y eut, et cela est toujours d’actualité, l’enjeu de la maîtrise de la reproduction, il y a aussi l’enjeu des identités sexuelles, évidemment multiples. Désormais on admettra l’enjeu des corps historicisés par la religion et par la géopolitique.

Pas de quoi triompher. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit pas, alors, de critiquer l’« instrumentalisation » du corps des femmes, comme si nous étions tous sûrs que leur corps leur appartient bien, à elles les femmes, et que simplement, on les « utilise ». Le slogan du XXe siècle, « mon corps m’appartient », indique une révolution qui commence à peine. La bataille est en cours. Ainsi la religion n’est qu’une forme parmi d’autres d’un discours qui continue, ici et là-bas, à avoir la main sur le corps des femmes. Vous les avez entendu, cet été, tous ces hommes qui discutaient avec aisance du burkini, du corps de l’autre, les femmes ? Sans sourciller.

C’est pourquoi le mot d’« instrumentalisation » manque l’essentiel : à savoir que le corps des femmes est un objet d’échange, mais aussi une monnaie d’échange, le « lieu » de l’échange. On s’en sert pour parler d’autre chose… et cela dure depuis bien longtemps.

Revenons donc au point de départ et à l’anthropologue : « L’émergence de la pensée symbolique devait exiger que les femmes, comme les paroles, fussent des choses qui s’échangent. » Phrase qui précède de quelques lignes la citation en haut de cet article. Je suis à nouveau en bas de la montagne, à pousser mon rocher, telle une Sisyphe.

Geneviève Fraisse, 29 Septembre 2016

Publié dans Libération

http://liberationdephilo.blogs.liberation.fr/2016/09/29/limpurete-de-lhistoire/

De l’auteure :

« À rebours » : préface de Geneviève Fraisse à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel (1988), a-rebours-preface-de-genevieve-fraisse-a-louvrage-de-carole-pateman-le-contrat-sexuel-1988/

Préface de Geneviève Fraisse à : Femmes, genre, féminismes en Méditerranée, « Le vent de la pensée », Hommage à Françoise Collin. Textes et documents réunis et présentés par Christiane Veauvy et Mireille Azzoug, preface-de-genevieve-fraisse-a-femmes-genre-feminismes-en-mediterranee-le-vent-de-la-pensee-hommage-a-francoise-collin-textes-et-documents-reunis-et-presentes-par-c/

L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993), lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmes, Comme une parole donnée à l’espace commun

Olympe de Gouges et la symbolique féministe, entretien, olympe-de-gouges-et-la-symbolique-feministe-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Affaire DSK : le fait divers, c’est du politique, affaire-dsk-le-fait-divers-cest-du-politique/

Olympe de Gouges voulait se souvenir du peuple, olympe-de-gouges-voulait-se-souvenir-du-peuple/

Encore et toujours, le droit de l’avortement est en danger, encore-et-toujours-le-droit-de-lavortement-est-en-danger/

Le pape, compassion n’est pas raison ?, le-pape-compassion-nest-pas-raison/

Sexe, politique, parole publique, sexe-politique-parole-publique/

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Notes de lectures

La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation : il-ny-a-pas-de-toust-temps/

Les excès du genre : loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

Du consentement : Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens : La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains : Rendre au mot service toute son opacité

1 Cf. Geneviève Fraisse, Du Consentement, Seuil, 2007.

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