Il n’y a pas de « toust temps »…

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Un recueil de textes sur les femmes citoyennes, les femmes artistes, les « quelques », les « toutes », les « chacune »…

Après la Révolution, « on rompt avec une idée de l’égalité des sexes qui se contenterait d’être possible grâce à la liberté d’un petit nombre. Dès lors, la rigueur mathématique s’applique en toute logique, par l’addition (toutes) et par le dénombrement (chacune). Seul le chiffre fait preuve, mot de comptable, disais-je au moment politique de la parité. Pourquoi, en effet, ne pas penser ainsi l’émancipation des femmes ? Cela va de soi qu’il est hors de question que le matérialisme comptable suffise ; simplement il est clair qu’il empêche de mentir ».

Libre déambulation et arrêts subjectifs parmi les textes, les idées fortes, les questionnements, loin de « l’optimisme progressiste » qui « se contente de ce principe de chance… sans faire de statistiques ». (Le « toust » du titre est volontaire). Une lecture intégrant d’autres livres et d’autres énoncés de l’auteure.

Politique, démocratie « exclusive » et non excluante, préjugé et non stéréotype, dérèglement, (« Dérégler, c’est s’introduire dans la machine existante pour lui faire exécuter une tâche autrement, ou pour la rendre inutilisable »), ce qui montre puis occulte, tabou de la sexualité, indécence de l’égalité des sexes, « Enoncer en toute rigueur l’égalité, c’est bien ; il faut, après, faire face à ses opposants. Trois « noeuds » problématiques, qui seront développés dans les textes ci-après, méritent alors notre attention dans le monde d’aujourd’hui : celui de la prévalence argumentative entre critique de la domination masculine et affirmation de l’émancipation égalitaire ; celui du croisement des catégories, exclues ou dominées, entre contiguïté des situations et contradictions des luttes ; celui de la mesure politique de l’égalité des sexes et de la liberté des femmes, transversale géopolitiquement »…

L’exigence d’égalité ne peut se compromettre dans des à-peu-près, « L’égalité ne souffre pas de limite, et son affirmation, « l’égalité des sexes », doit assumer toutes les conséquences pratiques, c’est à dire sociales et politiques, qu’elle entraine », retour sur Poulain de la Barre, confrontation avec les révolutionnaires masculins, « Expérience de l’égalité, mise en procès de l’inégalité, et constatation du danger encouru, peur des démocrates devant la subversion des femmes », ce qui fait histoire, les contradictions, un-e et multiple…

Déconstruire les préjugés, l’esprit libre, la charge contre l’émancipation des femmes au lendemain de la révolution française, le lien entre le civil et le domestique, Alexis de Tocqueville, Pierre-Joseph Proudhon, Jean Jacques Rousseau et son refus de faire entrer l’égalité dans la famille, « Or cette frontière, toujours racontée comme celle du privé et de l’intime (à distinguer évidement), doit toujours être désignée dans ce qu’elle a de politique ». La peur du démocrate masculin face au « pour toutes », la parole politique des femmes prise comme parole privée…

Je souligne particulièrement le texte Voir et savoir la contradiction des égalités, republié en avril 2013, avec l’aimable autorisation de l’auteure, Voir et savoir la contradiction des égalités.

« Reconnaitre les contradictions inhérentes aux pensées et pratiques dès qu’il s’agit de l’émancipation des femmes, mettre en lumière les outils conceptuels propres à penser le féminisme ».

Les rapports des femmes et des hommes, non pas « d’un lieu sans temporalité (« de tous temps »), donc sans histoire » mais bien situés car « La raison peut être comprise simplement : appartenir à l’histoire, c’est imaginer sa possible transformation, un demain différent d’aujourd’hui. C’est ainsi que ma seule ambition philosophique est de convaincre de l’historicité des sexes. Et la subversion, toute subversion en est la conséquence logique ». Histoire des sexes, sexuation du monde…

Les expériences, la généalogie de la pensée de l’égalité des sexes, la mauvaise foi et le déni, ne pas éluder les contradictions, « la domination subsiste à l’intérieur même des dynamiques d’émancipation. » et la contradiction sera « d’autant plus forte que la pensée révolutionnaire sera radicale », encore une fois les révolutionnaires hommes, Sylvain Maréchal et sa loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes… Ne pas prendre à la légère le sens de ces positions (comme celles de ceux cités plus haut), « Suggérer qu’un texte ne doit pas être lu au premier degré consiste à neutraliser sa valeur offensive »1 et relier cela à leurs conceptions, forcément émoussées, de l’émancipation. Nous n’en avons pas fini aux limites « internes » posées par les démocrates hommes.

Critiques des catégories, des images, « les images ne sont pas des « en soi » », des identités, des stéréotypes… poser, encore et toujours, la question de l’historicité…

Nommer, expliquer, formuler, contre la ritournelle (voir plus bas).

La dualité sexuelle comme « catégorie vide », les sexes ne sont pas « hors du temps politique »…

Emancipation, domination, Jacques Rancière, « lorsque l’émancipation, la subversion se pratique, et prend corps », la réalité de la domination masculine, « la localiser, la visualiser, la rendre visible », la Révolution française et la « démocratie exclusive », Olympes de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme, « ces droits-là ne vont pas de soi, que, justement, les femmes auront l’échafaud plus que la tribune », les corps et l’émancipation, « « Connaître » la domination, c’est accepter la contradiction, avec le plus proche »…

Sur le texte « La commune mesure : le MLF a 40 ans », j’avais antérieurement indiqué dans ma note de lecture de Le féminisme à l’épreuve des mutations géopolitiques (Sous la direction de Françoise Picq et Martine Storti, L’identité, définie une fois pour toutes, n’est qu’une fiction, que Geneviève Fraisse souligne les liens entre « d’une part l’idée de radicalité, d’autre part celle de subversion » et incitait à « ne pas cliver les analyses de la domination et celles de l’émancipation ». Dans cette « conclusion », elle « propose quatre thèmes qui nous serviront de repères : la temporalité et l’historicité, la mesure et la démesure, la marchandise et sa représentation, l’un et le multiple ». Geneviève Fraisse indique aussi « Il me semble que nous nous sommes trop peu situées, pendant ces deux jours, face à l’analyse de la domination ». Et en effet, pour certaines contributions, le manque de contextualisation ou d’historicisation, entraîne des présentations euro-centrées, drapées dans un universalisme un peu rabougri.

L’auteure évoque aussi la ritournelle « La ritournelle c’est comme refrain, en pire. Il est en effet frappant de voir à quel point, les stratégies de domination, comme celles d’émancipation, se réfugient dans la répétition argumentative, idéologique… Reconnaître l’historicité, c’est avant tout lutter contre l’atemporalité, toujours supposée, du rapport des sexes. »

Geneviève Fraisse note, entre autres « nous avons acquis des droits et nous savons qu’ils sont réversibles », « nous sommes devenues des sujets sans cesse d’être des objets », « il faut non pas dénoncer, mais désigner les deux repères du rapport au réel, la marchandisation et la fétichisme de la marchandise », « L’universel n’est pas une essence, et il n’est pas non plus, comme d’aucun-e-s le pensent, une norme », « Rabattre l’universel sur une norme, c’est œuvrer à une dépolitisation »…

Je souligne, aujourd’hui, particulièrement ce dernier paragraphe fait de citations.

Dans la seconde partie de l’ouvrage « Pour chacune », Genevieve Fraisse aborde, entre autres, le « dérèglement de la tradition », la subversion comme déplacement, la nudité, le geste d’élaboration, la conscience d’agir, le libre droit « à l’expression artistique, à la jouissance existentielle », la copie, l’accession à la vérité, le pluriel et l’individuel, l’universel et le singulier, la sculpture, le bavardage et la causette, l’aiguille de la couturière et le pinceau de l’artiste masculin, « Comme à chaque avancée d’égalité, on se méfie alors beaucoup de l’indépendance des femmes qui pourrait en découler », le dehors et le dedans, Camille Claudel, Simone de Beauvoir, les « femmes divisées », les livres, le « travail d’auto-effacement des femmes comme actrices de l’histoire ».

Des questions essentielles, l’historicité, les contradictions, le dérèglement, l’égalité, les mesures de l’émancipation des femmes, le droit et la jouissance revendiquée, pour toutes et pour chacune… Des repères à partager.

L’égalité « ne peut être fractionnée par un adjectif restrictif ou par une limite à sa mise en pratique ».

Sommaire :

Introduction : Toutes et chacune

PARTIE I – POUR TOUTES

Chapitre 1 : Poulain de la Barre, un logicien de l’égalité – temps du préjugé et sexe de l’esprit

Chapitre 2 : Rousseau, et les « moitiés » de la République

Chapitre 3 : Voir et savoir la contradiction des égalités

Chapitre 4 : Emancipation versus domination – lecture de Jacques Rancière

Chapitre 5 : La commune mesure : le MLF a 40 ans

PARTIE II – POUR CHACUNE

Chapitre 6 : le dérèglement des représentations

Chapitre 7 : La sculptrice à l’oeuvre au XIXe siècle (extrait)

Chapitre 8 : Causer ou bavarder, à deux et à plusieurs, à propos d’un tableau de Vuillard

Chapitre 9 : Simone de Beauvoir : étude, souffrance, jouissance

Chapitre 10 : Simone de Beauvoir, Simone Weil, Simone Fraisse – le temps historique de la pensée des femmes

Chapitre 11 : Conversation entre Marwa Arsanios et Geneviève Fraisse

De l’auteure :

« À rebours » : préface à l’ouvrage de Carole Pateman : Le Contrat sexuel (1988), a-rebours-preface-de-genevieve-fraisse-a-louvrage-de-carole-pateman-le-contrat-sexuel-1988/

Préface à : Femmes, genre, féminismes en Méditerranée, « Le vent de la pensée », Hommage à Françoise Collin. Textes et documents réunis et présentés par Christiane Veauvy et Mireille Azzoug, preface-de-genevieve-fraisse-a-femmes-genre-feminismes-en-mediterranee-le-vent-de-la-pensee-hommage-a-francoise-collin-textes-et-documents-reunis-et-presentes-par-c/

L’Histoire comme phénomène – préface pour Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche (1993), lhistoire-comme-phenomene/

Présentation de : Fanny Raoul : Opinion d’une femme sur les femmes, Comme une parole donnée à l’espace commun

Olympe de Gouges et la symbolique féministe, entretien, olympe-de-gouges-et-la-symbolique-feministe-entretien-avec-genevieve-fraisse/

Affaire DSK : le fait divers, c’est du politique, affaire-dsk-le-fait-divers-cest-du-politique/

Olympe de Gouges voulait se souvenir du peuple, olympe-de-gouges-voulait-se-souvenir-du-peuple/

Encore et toujours, le droit de l’avortement est en danger, encore-et-toujours-le-droit-de-lavortement-est-en-danger/

Le pape, compassion n’est pas raison ?, le-pape-compassion-nest-pas-raison/

Les excès du genre, Note de lecture : loperateur-egalite-permet-de-concevoir-et-dinventer-les-nouveaux-rapports-entre-sexes/

lire aussi la note de Joelle Palmieri : interroger-les-exces-du-genre-ou-comment-rafraichir-la-pensee-feministe/

Du consentement, Note de lecture : Car dire « oui », c’est aussi pouvoir dire « non »

La fabrique du féminisme. Textes et entretiens, Note de lecture : La surdité commune à l’égard du féminisme est comme une « ritournelle »

Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains, Note de lecture : Rendre au mot service toute son opacité

Geneviève Fraisse et les contretemps de la création, par Stefania Ferrando http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/
archive/2016/03/06/de-580417.html

Genevieve Fraisse : La sexuation du monde

Réflexions sur l’émancipation

SciencesPo Les Presses, Paris 2016, 160 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

1 Exceptionnellement, j’ajoute une note de bas de page, car cette phrase me semble adéquate à un événement récent : le procès Orelsan, orelsan-sexistez-y-a-rien-a-voir/

 

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