Mouvements, revendications et luttes radicales, la face afro-américaine des USA

9782707175502Dans son introduction « La lutte des Africains-Américains au delà du mythe », Caroline Rolland-Diamond parle de Rosa Parks, Martin Luther King et de Malcom X, trois noms pour mémoire du long combat des populations noires étasuniennes pour l’égalité, le « cœur d’un récit héroïque de l’histoire africaine-américaine ».

Arrivée des premiers esclaves africains, guerre de Sécession, émancipation des esclaves noirs, période de Reconstruction, « A la fin de la Reconstruction un redoutable système d’oppression raciale fut progressivement mis en place dans le sud du pays. Fondé sur la violence, la ségrégation raciale et la privation du droit de vote des résidents noirs, ce système surnommé « Jim Crow » dura jusqu’en 1965 ».

1954 et l’arrêt de la Cour suprême déclarant la ségrégation inconstitutionnelle et moralement indéfendable, le mouvement des droits civiques, les boycotts d’autobus, les sit-ins, Freedom Rides, les manifestations pour traduire dans la pratique la décision de justice, Martin Luther King, Civil Rights Act, Voting Rights Act, les révoltes de la jeunesse noire des ghettos du Nord à l’été 1965, le Black Power

Il ne faudrait pas que cette période (1954-1965) occulte l’histoire longue des luttes des Africain-e-s-américain-e-s, que la mémoire collective réduise cette période du mouvement des droits civiques à « l’opposition construite entre Martin Luther King le pacifiste et Malcom X le violent »

Comme l’indique l’auteure, la première vague d’études sur le mouvement noir dans les années 70 met l’accent sur cette opposition, sur l’histoire institutionnelle du mouvement noir et sur le rôle des grandes organisations de défense des droits civiques. Dans les années 80 et 90, d’autres analyses sont produites. Elles prennent en compte le produit de l’action d’institutions dans les communautés noires sur le long terme, le rôle joué par les innombrables militant-e-s de la classe ouvrière, mais restent centrées sur la décennie allant de l’arrêt Brown à l’adoption du Voting Rights Act et sur les droits civiques comme lutte contre la ségrégation légale, le système « Jim Crow » dans le sud.

Caroline Rolland-Diamond indique que ces deux types d’études laissent de coté les mobilisations des populations noires en dehors du Sud et idéalisent la période 1954-1965 au détriment de la période suivante 1965-1975. « Contre une telle vision délégitimant à la fois l’activisme africain-américain dans le Nord et la tradition politique radicale, une nouvelle lecture a vu le jour : celle du « long mouvement pour les droits civiques » … et de la « lutte des Noirs pour la liberté et la justice » ». Et cette nouvelle lecture, plus englobante permet de « réintroduire les luttes sociales et économiques des Noirs occultées par la conception étroite « des droits civiques » ».

Il faut de plus ajouter que le découpage luttes sociales-luttes économiques-luttes politiques réduit/simplifie les enchevêtrements des actions et des structurations autonomes, valorise ou dévalorise – en scindant parfois artificiellement des niveaux d’actions ou de revendications aux temporalités différentes – des formes de luttes et des groupes actifs en fonction de prisme « idéologique ».

L’auteure parle de la transformation de la chronologie et de la géographie du mouvement noir, des luttes des Africains-Américains – non limitées au Sud – précédant la mobilisation massive pour les droits civiques, des ambitions plus radicales que la seule suppression des barrières légales à l’égalité de traitement.

« C’est dans cette perspective historiographique du « long mouvement pour les droits civiques » que s’inscrit ce livre. Mais il pousse plus loin en amont l’analyse en retraçant le combat des Africains-Américains à partir de l’émancipation des esclaves en 1865 plutôt que de la faire commencer aux années 1930 ou à la Seconde Guerre mondiale ». J’ajoute que le rôle des populations noires dans la lutte contre l’esclavage reste sous-estimée.

Caroline Rolland-Diamond met en perspective historique longue les deux grandes « traditions » de mobilisation individuelle et collective des Noirs : « la tradition d’orientation libérale ou réformiste qui s’appuie sur les institutions du pays pour revendiquer l’égalité de traitement et l’inclusion sociale, et la tradition radicale qui critique sévèrement ces mêmes institutions et réclame une transformation profonde de l’économie et de la société américaines ». Ces deux orientations ont coexisté sur la longue durée.

Racines du nationalisme noir, diversité des expressions, « nation dans la nation », autonomie socioculturelle, autodétermination, autodéfense armée, entremêlement des deux grandes orientations et spécificité des événements et des périodes historiques. Activité « réformiste » et radicale, nationalisme et amélioration des conditions de vie et volonté d’ascension sociale.

Contre une longue invisibilité, l’auteure souligne la place des femmes, l’activisme des femmes noires, les Africaines-Américaines de la classe ouvrière, la « solidarité raciale » et la conscience de leur oppression spécifique en tant que femmes, les luttes quotidiennes et celles pour la conquête du pouvoir.

Elle parle aussi de culture, « culture politique oppositionnelle », d’historicisation des mobilisations, des divergences de classe et de leurs impacts dans cette « société construite sur l’opposition raciale », de refus d’une vision romantique de la résistance, de la place du racisme et des autres relations sociales et économiques, des ouvriers et des ouvrières agricoles et industriels, des domestiques, des membres des « élites », de créativité, de diversité géographique…

Il m’a semblé nécessaire de m’attarder sur l’introduction, le cadre du livre, l’imbrication des luttes et des orientations des différents groupes sociaux. Chacun-e pourra se rendre compte que ce choix est tenu tout au long de l’ouvrage et qu’il donne de l’épaisseur, rend compte de la complexité et des multiples facettes des combats, des formes d’auto-organisation et des contradictions internes au(x) mouvement(s) d’émancipation des populations noires.

Sommaire :

  1. Sauver son humanité à l’ère Jim Crow (1865-1975)

  2. « New Negro » (1915-1929)

  3. Mobilisation sur tous les fronts (1930-1945)

  4. « Nous voulons juste être libres » (1945-1960)

  5. Liberté et justice maintenant (1960-1965)

  6. A la conquête du pouvoir noir (1965-1975)

  7. Un combat inachevé (depuis 1975)

En épilogue « Mieux reste insuffisant », Caroline Rolland-Diamond revient sur les mobilisations de 2014-2015, le racisme dans les institutions (dont la police), le mouvement « Black Lives Matter », les centaines de milliers d’Africains-Américains privé-e-s du droit de vote, les statistiques des personnes vivantes sous le seuil de pauvreté… « Better is still not enough »

Je souligne la qualité des analyses de Caroline Rolland-Diamond, le choix de n’oublier ni les luttes des femmes ni celles des ouvrier-e-s, le refus de ne pas prendre en compte les divisions sociales et les intérêts divergents dans le cadre d’une société vertébrée par l’opposition raciale, le souci d’historiciser les différents moments de lutte et d’en souligner les spécificités et les continuités.

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De l’auteure : Chicago : le moment 68. Territoires de la contestation étudiante et répression politique, justice-sociale-et-justice-raciale-combinees-au-tous-ensemble-contre-la-guerre/

En complément possible :

« All Power to the people », textes et discours des Black Panthers, contre-la-suprematie-blanche-et-le-capitalisme-lautodetermination/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

George Jackson : Les frères de Soledad, jappartiens-a-un-peuple-juste-lent-a-se-mettre-en-colere-mais-dont-rien-ne-peut-endiguer-la-fureur/

Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965), la-tradition-des-rebelles-noirs-transgresse-lordre-moral-dominant/

Doug McAdam : Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques Mississippi 1964, contre-la-negation-du-passe-militant-dans-la-construction-de-lhistoire/

Tania de Montaigne : Noire.La vie méconnue de Claudette Colvin, pas-de-legalite-sans-egalite-pas-degalite-sans-legalite/

Eugène Ebodé : La Rose dans le bus jaune, il-faut-encore-avoir-du-chaos-en-soi-pour-enfanter-une-etoile-qui-danse/

Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, sujet-politique-du-feminisme-

bell hooks : ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, luttes-pour-legalite-raciale-et-les-droits-des-femmes/

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Caroline Rolland-Diamond : Black America

Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle)

La Découverte, Paris 2016, 576 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

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